Eklablog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Les terminaisons nerveuses, aux éditions La clé à molette

Publié le par Pilgrim.

 

Je suis depuis un moment les exigeantes éditions de La clé à molette, et pas seulement parce qu'elles ont le bon goût d'être montbéliardaises. Exigeantes et passionnantes, comme ses rééditions d’œuvres de Dhôtel et plus récemment de Beucler, ou ses publications plus contemporaines : entre autres, les quêtes littéraires et existentielles (ce qui revient ici au même) de Frédérique Germanaud, territoriales et poétiques d'Alexandre Rolla ou de Jacques Moulin, les romans plus narratifs aussi comme celui de Frédérique Cosnier, inspiré de Cassavates, ou comme Les terminaisons nerveuses d'Eric Duboys, objet de ce petit billet.
Le livre est paru en 2016. Il y a un temps certain, donc, surtout à une époque où la durée de vie d'un bouquin ne dépasse guère les 6 mois. Mais le roman d'Eric Duboys est du genre à résister au temps, d'autant qu'il restitue celui perdu de nos campagnes. 
Je sais bien que les références à d'autres écrivains, surtout quand ceux-là traînent dans leur sillage une réputation écrasante, sont peu pertinentes, mais tout de même, quand elles nous taraudent autant à la lecture, l'on ne peut s'empêcher d'y trouver une certaine forme de justesse. Et les raccourcis, aussi superficiels soient-ils, permettent un éclairage bien plus parlant que dix pages d'argumentation. Et là, donc, on y est : c'est Proust chez Faulkner. Proust, non pas tant à cause du "temps perdu" – encore que – que du fait de l'écriture, des longues phrases à enchâssements, arabesques à la précision d'entomologiste cernant son sujet, se refermant sur lui, et de la distanciation (et partant, de l'humour) qu'elles induisent. Alors que le champ d'observation de Proust était la haute société, celui de Duboys est plus terre à terre. Et c'est là qu'on rejoint Faulkner (ou Steinbeck... mais je préfère Faulkner...). Le monde décrit, celui de nos campagnes, il y a quelques années, est brutal et ensauvagé, marqué par l'égoïsme, le patriarcat et, dans ses recoins les plus pauvres et sombres, par la bestialité. C'est qu'en ce temps-là, l'on vivait comme des bêtes. Le narrateur évoque sa famille, nous guide dans une galerie de portraits, figures saisissantes où toutes les tares sont réunies pour composer un tableau d'humanité pourrissante. Le grand-père, le père, Bernard en constituent des repères particulièrement saillants, jalons de la trajectoire d'une famille relatée par l'un de ses rejetons, dont le regard en surplomb, plein d'acuité et sans complaisance, se laisse parfois brouiller par un semblant d'affection (ou de compassion) à l'égard d'un des protagonistes, Antoine, par exemple. Le décalage entre le style policé (civilisé ?) et recherché et le monde fruste, frustré et malade de lui-même, représenté, ajoute à la fascination qu'exerce l'ouvrage sur le lecteur, quitte à instiller chez lui un certain malaise. Car le décalage est tel qu'il aliène – aliénation des personnages réduits à leurs névroses, qui se débattent dans leurs milieu et dont le narrateur entomologiste détaille les dérèglements (nerveux ou pas). Il trahit une mise à distance, un détachement pas loin du mépris, dont on comprend finalement, et ébranlé, qu'il constitue surtout une carapace (vitale) pour le narrateur. Le roman d'Eric Duboys, indéniablement, marque l'esprit.

Les terminaisons nerveuses, d'Eric Duboys, aux éditions La clé à molette, à commander dans toutes les bonnes librairies.

Partager cet article
Repost0

Encore

Publié le par Pilgrim.

J'ai un mot sur la langue qui durcit à mesure que ceux du dictionnaire glissent entre mes doigts. Il roule dans leur avalanche, ricoche contre mes dents, s'accroche à mes lèvres où il se concrète. Je le crache aussitôt : six lettres sur ma page blanche.

Encore

Publié dans Bribes

Partager cet article
Repost0

Lucien reprend du poil de la bête

Publié le par Pilgrim.

Lucien reprend du poil de la bête

Lucien a traversé une passe difficile. Il va mieux à présent. Il a repris du poil de la bête. Et plutôt deux fois qu'une.
— Aïe ! réagit Max. 
Il s'est tourné vers son pote Max parce qu'il en tient une sacrée couche, que ses dents ne sont pas trop pointues et que ça fait moins mal de s'en prendre à lui qu'au chien de sa voisine.
— T'es malade ou quoi ? s'indigne le grognon pas prêteur.
Lucien hausse les épaules. Son pote n'a même pas essayé de le mordre.
—  Ben non, justement, vu que j'ai repris du poil de la bête.
Il agite son butin devant le nez de son copain. Avec la belle touffe qu'il a arrachée et qui s'ajoute à ses précédentes, le voilà prémuni contre l'adversité et paré pour affronter la saison nouvelle. Max, en découvrant l'envergure du fauchage, blêmit. Il se tâte le crâne, constate l'étendue du scalp. 
—  Mais t'es vraiment malade ! persiste-t-il.
Lucien considère son interlocuteur, se demande s'il est sourd ou s'il est con. Il se rappelle qu'il est surtout bête. Il ne semble en tout cas pas dans son assiette. Encore moins dans sa soupière. Même pas dans l'ébréchée, en dépit du cheveu qu'il avait récupéré sur sa langue, la dernière fois qu'il l'avait invité à manger sa soupe. Sans doute l'a-t-il perdu depuis et manque-t-il maintenant d'un peu de poils. Un diagnostic que l'observation de sa tête dégarnie vient confirmer. Il n'avait pas remarqué les progrès de sa calvitie, jusqu'alors, cette brèche en haut et à droite de son front où la chair à vif lui fait une peau d'imberbe. Lucien s'en émeut. Dans sa grande générosité, il extrait trois brins de son bouquet, les tend à son ami.
— Tiens, tu pourras toujours te gratter !

Partager cet article
Repost0

La 26ème mort de Janka

Publié le par Pilgrim.

Bazouf et Grandvent se concertèrent et s’abattirent sans prévenir sur Janka. Il soufflèrent sur lui comme sur des braises. Janka se comprima. Prostré en brique de charbon, il lutta contre son éparpillement. Il avait vu Dof en cendres, dispersé à travers le désert et la nuit. Il ne tenait pas à subir le même sort. Il se recroquevilla encore sous les assauts des flux tourbillonnaires. Se recroquevilla tant qu’il se condensa en une escarbille, dont l’extrême compacité lui permit d’éviter l’éclatement, dont le poids ne lui permit pas de se soustraire au grand mouvement. Il décolla, en rotation accélérée le long d’une spirale de forte pente, s’éleva au-dessus de la mine, entre les parois du cirque. Roches sillonnées d’échancrures d’où suintait une vapeur visqueuse qui l’éclaboussait de ses jets acides. Il atteignit la crête. Derrière, le plateau criblé de fosses et griffé de dépressions s’étendait à perte de vue. Janka s’éleva encore. Porté par Bazouf et Grandvent, aspiré dans la trame du vortex à la surface duquel il crut reconnaître une parcelle étoilée de Dof. Il s’en échappa, propulsé vers le ciel sous l’effet centrifuge de la colonne de vent. Comète, dont la traîne figea le souvenir.

La 26ème mort de Janka

Publié dans Les 29 morts de Janka

Partager cet article
Repost0

Peau d'orage

Publié le par Pilgrim.

Sens-tu la foudre particuler ton épiderme ?

Grain de chair à bosses
Joli coup sur ta nuque 
T'éclabousse l'échine.

Peau d'orage

Publié dans Bribes

Partager cet article
Repost0

Petit pas

Publié le par Pilgrim.

La Terre emperlée d'yeux brillants, vers la lune tournés, égrène des battements de cœur sur l'empreinte du premier pas. 
                  En jaillira un chapelet de sauts.
                                                              Petit homme bondissant. 

Petit pas

Publié dans Des fins de l'histoire

Partager cet article
Repost0

La 9ème mort de Janka

Publié le par Pilgrim.

Le caverneux roula des yeux et montra à Janka la face cachée de ses orbites. L’Arpenteur y lut le chemin à suivre et l’objectif à atteindre. L’Outreterritoire se déployait à plusieurs volées de steppes d’ici. Lui et ses compagnons mordraient la poussière pendant encore des mois, avant de le rejoindre. Après quelques secondes, Jorg jugea que Janka en avait assez vu et rabattit ses paupières. Il les rouvrit sur les cristallins rouges qui avaient accueilli la tribu. Porta la main à son front ; du pouce creusa le sillon qui le traversait comme s’il désirait en extraire le trajet qu’il leur avait dévoilé. Il parla pour la première fois de leur rencontre.
— Ne te fie pas à la ligne, elle est trompeuse.
Janka recula. L’homme ne lui apprenait rien. Il se tourna vers Brindille, l’interrogea des yeux. La Guide haussa les épaules. Qu’espérait-il ? Dès qu’ils l’avaient aperçu, assis en lotus au seuil de son trou, elle avait compris qu’ils n’en tireraient que temps perdu. Sa méfiance, cependant, n’avait pas dissuadé Janka de l’interroger.
Les caverneux jouissaient d’une réputation usurpée de clairvoyant et abusaient les errants qui remontaient vers le Refuge. Brindille s’en était avisée à tous, décourageant les membres de s’enquérir auprès de lui. Janka n’avait pas voulu l’entendre. Aucune source n’était à négliger, selon lui. Des équipées les avaient devancés sur la trajectoire ; l’ermite avait sans doute capté les échos qu’elles semaient sur leurs parcours, collecté les traces qui s’y étaient enlisées. Il était de son devoir d’Arpenteur de le sonder. La moindre information pouvait leur être utile et faciliter leur passage.
— Remonte l’erg par la corde du Bazouf. Elle est plus fiable que la ligne, ajouta Jorg.
Le caverneux dit cela et se tut. Ses lèvres se joignirent, s’agglomérèrent en un bout de chair flasque et homogène. Janka n’en tirerait plus rien. Il happa Brindille du regard, puis ses compagnons, leur adressa d’un signe de tête la direction à suivre vers le nuage de particules.
Jorg disparut dans son trou au moment où les cendres commencèrent à les ensevelir. Il était temps. Ils s’arc-boutèrent et en bloc s’ébranlèrent.

La 9ème mort de Janka

Publié dans Les 29 morts de Janka

Partager cet article
Repost0

Sieste

Publié le par Pilgrim.

Un peu d'air repose sur ma peau
Rien qu'une pause
Le poids d'un souffle.

J'entends la mouche voler.

Sieste

Publié dans Bribes

Partager cet article
Repost0

Jumbo machine

Publié le par Pilgrim.

Il ne reste que sa queue, relique à l'université Tufts, pièce maîtresse d'une collection disparate. Jumbo a vécu. Il a porté le monde et ses princes. Une palanquée d'enfants opulents et turbulents. Même Churchill et Roosevelt lui auraient monté dessus. À dada sur mon éléphant, le coup de talon dans l'épaule, on tire l'oreille, on défile, on applaudit, fier comme un paon. Le must des attractions. Mais gare au musth qui le rendra moins docile. Un danger pour les têtes blondes, une calamité ambulante. Finie la bête de somme, demeure la bête de foire. Barnum intervient et convertit la machine à livres sterling en machine à bons dollars.

Photo, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=571926

Publié dans Jumbo, Barnum

Partager cet article
Repost0

p 937 : tête à œuf

Publié le par Pilgrim.

l’œuf me regarde avec un drôle d'air si drôle que je m'inquiète et me retourne vers mon reflet sur la vitre du four qu'est-ce que j'ai qui ne va pas je ne vois pas où l’œuf veut en venir où j'ai trahi sa confiance je n'ai rien de spécial pas de trace de farine sur la joue ni rictus menaçant aucun signe de désespoir non plus pas davantage de mèche rebelle j'arbore un masque impassible et un ovale presque parfait digne du sien et de ceux de ses congénères si bien que je suis obligé de hausser les épaules et d'admettre que l’œuf se méprend il n'a aucune raison de me tirer une tronche de trente-six longs pieds il serait avisé de changer d'attitude et d'arrêter avec sa gueule de travers ma patience a des limites je ne la supporterai pas longtemps il ne gagnera rien à me l'infliger sinon que je finirai par justifier ses craintes et lui donnerai un prétexte de se plaindre en l'explosant contre le rebord du saladier il n'aura plus que sa coquille en miettes pour pleurer le crâne d’œuf et pas question qu'il m'en verse dans la préparation je ne tolérerai aucune intrusion je l'éjecterai sans faiblir quitte à y mettre le doigt et un deuxième si nécessaire qu'il ne se fasse pas d'illusion je ne plierai pas me montrerai intraitable la

p 937 : tête à œuf

Publié dans Le lecteur s'ennuie

Partager cet article
Repost0