Fanfare
Je suis tambour et pouët
Trompette
À contretemps je tombe
Battu

Un recueil que la mort hante. Où les personnages sont comme des insectes cernés. Pris dans les filets de leur destin. Ou dans les barbelés. C'est selon. Bouffons de la fortune, dirait Roméo. Le Fatum auquel on se heurte et qui emprisonne ses proies. L'absurdité de l'existence, la vanité que c'est de se débattre contre l'inéluctable. D'où le sentiment d'enfermement qui domine, tout le long de la lecture. L'on s'échine à fixer la vie sur une photo, un tableau. L'un ira même jusqu'à inséminer son oeuvre pour la lui insuffler mais la mort est têtue et la vacuité du geste inexorable. C'est toujours une image de la mort qu'on obtient et finalement des gisants qu'on fixe sur pellicule. Ces trois photos seront aussi mystérieuses que la centaine d'autres qui dorment dans le sac de toile. Tous ces sourires sans nom qui peuplent la surface argentique finiront par disparaître aussi bien que les corps qui y ont laissé leur trace. Ce n'est qu'une question de temps (extrait de Faussaire). Et l'on aura beau tenter de les faire revivre ces morts, comme Elisa par le prisme de ses jumelles, c'est peine perdue. Seuls les mots pourront quelque chose et donner le change... Sauver une trace, la mémoire, un souvenir. Ainsi dans la dernière nouvelle du recueil où l'homme, zombi tant qu'il vivait, trouve à s'incarner et s'anime (au sens premier du terme) à travers son dernier message. Seuls les mots et peut-être aussi les grands-mères, personnages récurrents, un peu sorcières un peu fées, qui offrent un ancrage dans la vie et la possibilité d'une île.
Tout le recueil est irrigué par ce sens du tragique et c'est ce qui en fait, selon moi, la réussite et la profondeur. Profond et émouvant, comme ce magnifique texte Temps de chien, sans doute mon préféré, qui fait écho à un autre, souvenir d'enfance, où était déjà annoncée la mort du père, mort dont l'ombre plane sur les protagonistes décidément humains, trop humains.
Le recueil de nouvelles, Ivresse de la chute, de Joël Hamm est disponible sur le site des éditions Zonaires.
hallelujah Duduche est revenu il est de retour entier et en pleine forme mon coeur mon coeur ne t'emballe pas fais comme si tu ne savais pas que le Duduche est revenu vous mes mains ne tremblez plus souvenez vous quand je vous pleurais dessus Duduche est revenu dans le fourré est réapparu sur la route en se dandinant m'est passé sous le nez réjouissez-vous Duduche is back il a échappé à la mort les pneus n'auront pas eu sa peau aucun prédateur ne lui aura volé dans les plumes sacré Duduche puisque te v'là sain et sauf à cueillir les graines que les passereaux font tomber des nichoirs et des mangeoires au gré de leurs allées et venues où étais-tu tout ce temps pas là pas là mais t'étais où l'on s'inquiétait dans les parages l'on s'interrogeait z'avez pas vu Duduche oh la la la la la z'avez pas vu Duduche et ça y est je l'ai vu veux-tu venir ici je n'le répèt'rai pas veux-tu venir ici oh il est reparti à fond la caisse quelle santé il n'a rien perdu de sa dextérité une pointe de vitesse à faire pâlir Mathilde qui certes n'a pas les mêmes dispositions il faut le reconnaître malgré la taille de ses mollets et ses baskets de compétition il n'y a pas photo la vie

Trop d'auteurs, pas assez de lecteurs, et moi et moi et moi, auteur et lecteur. Des pages et des pages échouées dans mon tiroir, dans ma mémoire. Lecteur solitaire de mes mots relégués. Trop rare lecteur de livres imaginés, voués à l'absolue retraite des projets avortés. Et lecteur. Ma bibliothèque est pleine des mots qui sédimentent mes rêves de littérature. Et qui les enlisent dans des espoirs déçus. Parce que je persiste à glisser les miens. Aveuglément, je me dis, pourquoi pas, qu'ils se suffiront à eux-mêmes. L'arrogance de croire qu'ils se suffiront à eux-mêmes, que par la seule puissance de leur évidence ils s'imposeront. L'illusion est coriace.

Janka riait. Il riait à s’en décrocher les mâchoires. À se tenir les côtes. À s’étouffer. Trop plein de bonheur. Quelle journée ! Si belle journée.
Dans les égouts, les rats pullulaient.
Il avait couru tout du long. Le long du fleuve. Sur les quais bruyants. Puants. Vibrants. Cerbère l’accompagnait. Cerbère haletait. Un filet de bave au coin de la gueule.
Assise, la mère les regardait. Elle surveillait son enfant. Bienveillante sur son banc. Tandis que la ville bourdonnait. Exhalait l’affairement. Nul n’eût pu dire d’où suintait le malaise.
Le vieux se tenait sur le pont. Accoudé à la balustrade. Il reniflait. Il toussait. Les voitures vrombissaient derrière lui. Crachaient leur langue de fuite. Des postillons que le soleil portait en nimbe de poussières. Des vapeurs lourdes qui stagnaient à ras des visages.
Du bitume sourdait l’écho rampant des pas de la vieille. Elle descendait les escaliers. L’accès aux berges. La canne résonante. Toc, toc, toc… Elle avançait. Titubait. Oscillait. La main sur son front. Sueur. L’angoisse perlait sur les pavés, telle une nappe d’huile se répandant en des rigoles d’amertume. En même temps, elle égrenait ses soupirs. Suffocation. Les battements de l’artère souterraine.
La mère se détourna. Lent mouvement du corps. Noya son regard dans les prunelles vitreuses de la vieille. Clapotis. Une péniche passa, troubla les ondes, sécréta de l’écume grise que le courant balaya, absorba. Les vaguelettes se brisèrent une à une. S’écrasèrent sur la digue. Cerbère aboya. Janka s’approcha.
Dans les égouts, les rats se défièrent.
Il reconnut la vieille. Il redressa la tête. Éblouissement. Le soleil lui tira des larmes de douleur. Rayons enfumés qui irisaient les flaques de chaleur. Les doigts en visière, il distingua la silhouette du vieux. Là-haut. Sur le pont… Alors, Janka saigna du nez. Gouttes de sang sur la terre assoiffée. Avalées, dissoutes. Janka saigna du nez. Des spasmes le secouèrent.
Dans les égouts, les rats s'entre-tuèrent.
