Foule versatile
Le moment est arrivé. Le Moment de son existence qu’il appelait de toute la contention de sa volonté, auquel il doit maintenant se confronter. Ernst Diabolovitch prie pour que personne n’entrave son chemin, ne lui gâte sa chance. Il se faufile entre les jambes de l’édifice, d’une travée l’autre, jusqu’à la croisée du transept, et se rue sur l’estrade. Il pousse l’artiste, le dépossède de son micro, lance son cri du cœur.
— J’ai le droit qu’on m’aime !
Une rumeur se propage dans l’assistance. L’indignation le dispute à la surprise. L’outrage est odieux, mérite la huée. Ils ne sont pas venus pour ça ! L’obole déboursée l’était à l’intention du cador en robe de chambre. L’hommage à ses exhortations à l’introspection, à son ode à la transsubstantiation. Ils manifestent leur désarroi, désignent l’importun à la vindicte des sbires en tenue de camouflage. Qu’ils le délogent !
L’armée des gardiens du corps liturgique se dresse. Comme un seul homme, encercle la scène. Ernst Diabolovitch n’a plus beaucoup de temps pour rallier les spectateurs hostiles à son motif. Il lève les bras au ciel vers l’étendue dévastée de la voûte, puis vers les visages creusés par le ressentiment et l’animosité. Il leur tend son âme, miroir déformant de leurs viles aspirations ; invoque la vérité et les mânes des bas instincts, flatte leur colère et leur crédulité. Et sous le coup d’une inspiration démiurgique, il leur apporte un coupable. Il attrape l’usurpateur par la manche, déchire sa cape en deux et dévoile la queue fourchue qu’il a au cul.
— Le despote est la cause de tous vos maux. Il vous trompe, vous exploite, suce la moelle de vos rêves.
L’effet est ravageur. Les ouailles n’en reviennent pas. Stupeur et consternation sont les mamelles de l’instant. La révélation pétrifie les esprits. La ferveur s’est éteinte, plus bas que terre s’est dégradée en boue glaireuse, limon malodorant de rancœurs et de bêtise crasse, au sein de laquelle il va falloir qu’il puise. Ernst Diabolovitch y met les deux mains, en tire la quintessence de son élixir de jouissance. Il la porte à ses lèvres, la malaxe entre ses dents, la macère dans sa bouche, se racle la gorge et crache. L’alchimie du verbe. L’onction de ses paroles sur les fronts avides, assoiffés de vengeance, pressés de s’en remettre au plus offrant.
— Moi, je vous aime, chante Ernst Diabolovitch. Je vous aime car vous êtes mes enfants et vous défendrai comme une mère défend ses petits.
Ernst Diabolovitch chante. Il déverse ses psaumes dans l’antre de leurs pulsions sauvages, nourrit les béances caverneuses de leur animalité refoulée. La bave coule à son menton ; ses traits se tordent ; ses yeux se raient d’éclairs haineux. Il détient la foudre et galvanise la foule.
— Lui est responsable de vos problèmes !
Il montre l’ange déchu, la queue entre les jambes, à l’abri derrière l’autel, vestige de son pouvoir et de l’emprise qu’il exerçait sur la meute retournée contre lui. Haro.
— Il s’est servi de vous, vous a dépouillés en vous promettant des jours meilleurs. Mais moi, Ernst Diabolovitch, je l’ai démasqué et je me présente devant vous pour vous aimer.
La salle gronde. Du fond des entrailles de la nef, monte une clameur qui explose en hurlement strident et s’abat sur la nuque du monstre confondu. Le tyran démis met un genou à terre, s’enlise et disparaît, emporté par le torrent d’opprobre qui déferle sur lui, réduit au néant, ombre parmi les ombres condamnée à errer à travers les limbes de l’indignité. Ernst Diabolovitch jubile. Il est parvenu à ses fins. Il s’avance au bord de la scène, lève la main afin d’obtenir le silence. La masse convertie se tait, écoute.
— Je ne vous demande que de m’aimer. Je vous le rendrai au centuple.
Il a dit. Il tire sa révérence. Il quitte le chœur, le déambulatoire ; par une porte dérobée rejoint ses nouveaux quartiers, laissant ses adeptes exulter et scander son nom, louer le sauveur et magnifier son action, le sacrer pourfendeur du mal et bienfaiteur de l’humanité, dieu vivant et bonté incarnée.
Pendant ce temps-là, derrière les colonnes du temple, Pietr Demonovkine attend son heure.
Journal, extraits des jours J+494 et 497, les 13 et 16/03/20
J+494, le 13/03/20
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Tout le monde à la maison. Les écoles, lycées et universités sont fermées pour enrayer l’épidémie.
Les prochaines semaines risquent d’être pauvres en écriture. La solution sera sans doute de me pencher sur d’anciens écrits et de les retravailler. Ainsi que je l’ai fait hier, pour mon roman NWL auquel je redonnerai bien une chance. Roman féministe avant metoo, qui pressentait la vague qui allait déferler. Sauf que maintenant, il n’est plus du tout précurseur. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, d’aborder des sujets que je pressens essentiels, avant qu’ils soient dans l’air du temps. Si mes écrits étaient publiés au moment où je les envoie, ils seraient visionnaires. Comme il faut toujours plusieurs années avant que quelqu’un daigne se pencher dessus (quand quelqu’un daigne se pencher dessus, ce qui est loin d’être toujours le cas), le texte perd de son originalité. Dommage pour moi.
Demain, on ira chercher A à Strasbourg. Son internat ferme, comme son lycée. Sa fin de prépa se fera à la maison. En attendant ses concours.
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J+497, le 16/03/20
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Jours de confinement en famille. Nous voilà donc tous les cinq, dans l’appartement. Chacun à travailler comme il peut, selon les quelques rares consignes du collège et du lycée, qui se préciseront sans doute ultérieurement ; le temps pour les profs de s’organiser et de mettre en place des routines adaptées. Tout se passe par internet. Mieux vaut avoir une bonne connexion. Ce qui n’est pas le cas. Nous venons de passer à la fibre mais n’avons pas le relayeur adapté promis par le fournisseur. Faudra peut-être se le procurer d’une autre façon puisque tous les commerces non indispensables (dont les agences télécoms, a priori…) sont fermés. Chacun doit trouver ses marques et son coin de tranquillité pour bosser. G, en télétravail, est largement occupée. A doit pouvoir se concentrer pour ses prochains concours. Quelques longues semaines de révision à gérer seule, au sein d’un environnement pas forcément adapté… Des bâtons dans les roues. Tout le monde est dans la même situation, sauf que les conditions sont plus ou moins bonnes selon qu'on a de l’espace, de la tranquillité. Où l’on revient à l’inégalité liée aux niveaux sociaux… et à la richesse…
En ce qui me concerne, je suis, dans la famille, celui qui peut le plus facilement adapter ses activités, les suspendre sans que cela ait beaucoup de conséquences. Je tiens néanmoins à maintenir autant que possible un régime minimum d’écriture. Je devrais pouvoir y arriver, vu l’ambiance générale, plutôt studieuse (du moins pour l’instant…). J’ai des enfants, qui sont grands maintenant, et qui sont plutôt calmes et sérieux. Ce qui facilite la tâche.
La période est assez anxiogène. D’autant que les discours des derniers jours sont beaucoup plus alarmistes. Ils dramatisent pour que les gens suivent davantage les consignes de confinement et de protection. Ce qui n’est pas encore le cas. Le premier tour des municipales a quand même eu lieu. Nous sommes allés voter. Les mesures de précautions étaient prises. Le taux de participation a été très faible : même pas 34 %. À ce niveau là, on devrait invalider une élection… La maire sortante a été réélue dès le 1er tour avec 54% des voix (soit moins de 18% du corps électoral de la ville…). Elle a indéniablement mieux mobilisé son électorat que les autres, électorat constitué de beaucoup de vieux. Et, si je m’en réfère à ce que j’ai pu voir dans les bureaux de votes : les vieux étaient là… D’autant que dans les Ehpad, il était plus facile de faire des procurations… Bref. Les vieux ont choisi. Montbéliard peut se rendormir pour 6 ans. Rien de bien passionnant n’arrivera à cette ville, les années prochaines…
Cela fait une semaine que je traîne une toux sèche et une petite gène dans les bronches mais rien de méchant. Peut-être est-ce le coronavirus ou pas ? Je n’ai pas de fièvre. Gd a été malade, aussi, pendant les vacances. Tant que cela reste bénin, inutile de se prendre la tête. Il faut juste espérer qu’aucun dans la famille ne développe des symptômes graves. Car si l’un d’entre nous a le virus, je ne vois pas comment les autres y échapperaient. Confinés comme nous sommes dans l’appartement, toute la journée ou presque ensemble, on sera tous atteints. Cela m’inquiète un peu.
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Journal, extraits des jours J+484, +490 et +492, les 03, 09 et 11/03/20
J+484, le 03/03/20
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Dissonances a accepté mon texte, Nuit Cheyenne. La revue le publiera dans le n°38. Je m’en réjouis, évidemment. La deuxième fois que je serai au sommaire de cette excellente revue, fortement prisée des auteurs et à la très bonne réputation. Voilà qui, ajouté à ma publication dans La Femelle du Requin, rend ce début d’année enthousiasmant. Après la traversée du désert 2019, c’est rassurant.
Je vais également transmettre un texte pour Bloganozart et, sans doute aussi, un autre pour le prochain collectif de Jacques Flament. Des éditions moins prestigieuses qu’au sein des deux précédentes revues, mais qui contribueront à ranimer ma présence littéraire. En attendant la sortie de mon recueil à l’automne…
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J+490, le 09/03/20
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Premier salon de l’année, samedi 7, à Bethoncourt. Il n’y avait personne ou presque. Beaucoup d’auteurs qui ne sont pas venus et très peu de visiteurs. Pas très étonnant en ces jours d’épidémie grandissante du coronavirus. Le coronavirus, sujet central des conversations, dont l’impact sur le quotidien des gens inquiète. Il y a, comme d’habitude dans ces cas-là, des réactions irrationnelles. Il n’y avait pas grand monde ; j’ai néanmoins vendu trois exemplaires. Énorme, surtout quand on compare à mes précédentes participations aux salons, où pourtant il y avait davantage d’affluence.
Me remettre maintenant au travail, à l’écriture.
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J+492, le 11/03/20
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J’écris pour le blog, corrige pour Bloganozart. Je ne pense pas, finalement, participer au collectif de JFE.
On entre en plein dans l’épidémie du coronavirus. G a été priée de rester chez elle. Télétravail. Les établissements scolaires accueillent toujours les élèves. Mais pour combien de temps. Je pressens que bientôt toute la famille sera à la maison. Sauf A, qui risque d’être confinée à Strasbourg, dans son internat. Tout le monde à la maison : pas les conditions pour travailler correctement. Je crains une nouvelle baisse de régime…
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Journal, extrait du jour J+471, le 19/02/20
J+471, le 19/02/20
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Il y a longtemps que je n’ai pas été aussi productif. De la matière que j’engrange et sur laquelle je pourrai revenir, que je pourrai refaçonner, polir, transformer. Il faut que je continue. Je touche au bout de ce deuxième texte. Je l’achève, le revois et le mets de côté pour me pencher, la semaine prochaine, sur un autre, qui soit dans la continuité du projet amorcé. La semaine prochaine ou plus tard, car les vacances scolaires arrivent et il m’est toujours difficile de m’immerger dans l’écriture pendant les vacances des enfants. Je crains de briser la bonne dynamique que j’ai laborieusement instaurée.
J’ai vu hier un spectacle très prenant. Une vision chorégraphiée de l’épopée de Gilgamesh par l’Akhram Khan Company. Puissante et impressionnante. Il est rare qu’un ballet (ou un spectacle de danse) offre une telle intensité expressive. Il est rare que j’évoque ici les spectacles ou les films que je découvre. Je le devrais peut-être davantage. Le journal est le lieu où en parler. Reflet de mes impressions à un moment donné. Reflet changeant selon les humeurs, les expériences et le temps qui passe.
Il y a longtemps que je ne me suis plus penché sur mes XXX. Mes XXX, objet de ce journal, et que je délaisse. Sur lesquelles il faudrait que je revienne, auxquelles il faudrait que je trouve un asile. Elles sont aux oubliettes, pour l’instant, mes XXX. Suivront-elles le même sort que mes œuvres recalées, abandonnées, avortées ? Reléguées au fond d’un carton ou d’un disque dur ?
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