Un mot, comme une goutte d'eau, dans la mer,
Un mot, comme un grain de sable, dans le désert
Un mot, comme une étoile, dans le ciel
Un mot-goutte, un mot-grain, un mot-étoile.
Un mot, comme un cri, dans la foule
Un mot, comme un battement, dans un cœur
Un mot, comme un souvenir, au cimetière
Un mot-cri, un mot-battement, un mot-souvenir.
Et puis un mot, le dernier, comme mon amour pour toi.
La plage à marée basse. Il y a de l’espace et quelques personnes qui en profitent. Nous la foulons là où le sable mouillé rend la progression plus aisée. À la lisière des vagues qui s’éteignent sur nos pieds. En face, en sens inverse, il avance vers nous. Michael Schumacher accompagné. Il se promène. Il a laissé son casque à la thalasso, sa voiture au garage. Il avance moins vite que les mouettes, moins vite que les sternes qui se déplacent en bande sur l’asphalte gris vert de l’océan. Il n’a aucun virage à négocier. Il marche tout droit et laisse derrière lui des empreintes de pas qui le changent de ses traînées noires de pneus brûlants. Nous nous croisons au moment où une vague un peu plus grosse que les autres m’oblige à me déporter vers lui et à frôler la collision. Je l’évite de justesse. Nul coup de volant intempestif mais un déhanchement opportun accompagné d’une torsion de la cheville. Du grand art. La maîtrise parfaite de mon véhicule corporel. Nous ne nous sommes pas rentrés dedans. Je constate à la crispation de son visage qu’il a craint le pire. Je lui adresse un sourire afin de le rassurer. Tout va bien ! Tout est sous contrôle ! M’excuse pour cet écart indépendant de ma volonté et passe mon chemin. Michael Schumacher peut tracer sa route en toute sécurité.
J+509, le 28/03/20
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Je suis allé courir. J’ai réduit mes sorties mais ne les ai pas toutes supprimées. J’ai besoin d’un minimum. Il n’y avait pas grand monde sur le parcours. Facile de se croiser à distance, dans ces conditions.
J’écris. Je m’occupe de la maison. J’ai l’impression, à lire les témoignages ou les interventions de certains, que je ne mesure pas le danger, que je suis inconscient. Quand j’apprends que d’aucuns désinfectent tous les emballages à leur retour de courses, que d’autres ne peuvent sortir sans combinaison ou protections renforcées : gants, masques… des conduites qui me paraissent outrées, proches de la psychose… Et puis croiser tous ces gens confinés, avec des masques, me met en colère. Alors qu’il en manque pour les personnels qui en ont un réel besoin… Chacun pour soi, tant pis pour les autres...
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J+511, le 30/03/20
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Poursuivre l’écriture des textes en cours. En commencer de nouveaux ? Être utile ? Ce sont les démarches pour l’être qui m’effraient le plus. Contre nature. Faire violence à l’asocial que je suis. La crainte d’être un poids. Toujours. Un boulet plus qu’autre chose. Un prétexte pour rester chez moi ? Pour ne rien faire ? Peut-être. Sans doute. Je ne sais rien faire. Je ne sais rien faire d’autre qu’écrire et même ça, je le fais mal. Puisque personne ne veut m’éditer, ni me lire.
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J+512, 31/03/20
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J’ai adressé mes deux petits textes sur le confinement à Zonaires, pour son collectif. Ils y seront intégrés. Ce qui me fait une publication supplémentaire pour 2020. S’agissant de mon recueil qui devait sortir en septembre, je m’attends à ce que sa date de publication soit repoussée. Je pense que le programme de sorties de l’éditeur sera décalé.
Je poursuis ma révision de NWL. Je vais le proposer à une petite maison qui lance une nouvelle collection. D’après le descriptif de celle-ci, le roman correspond à peu près à leurs attentes. On verra. De toutes les façons, je n’ai pas grand chose à perdre à tenter le coup. Je risque juste d’essuyer un énième refus, ou de me heurter à l’indifférence de l’éditeur… Déboires auxquels je suis habitué...
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J+506, le 25/03/20
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Le silence dehors, le bruit dedans. Le bruit et l’agitation, dès que l’on allume la radio, la télé ou que l’on va sur internet. Du brouhaha. Et le vide, dès que l’on sort la tête par la fenêtre.
Je continue à écrire mes petits textes dont tout le monde se fout. Une dernière publication sur mon blog, une lucubration partagée sur facebook et qui rencontre le néant. Je suis coutumier de ce type de cris dans le désert ; je ne parviens, cependant, à m’y habituer tout à fait. À chaque fois, comme une claque dans la gueule. Je suis renvoyé à ma vacuité. J’écris pour rien. L’absurdité de mon existence.
Je continue néanmoins. Je ne sais où je puise cette volonté qui me pousse à poursuivre. Sans doute parce que je suis incapable de rien d’autre, qu’écrire (même en vain) me permet de donner le change. Une illusion à laquelle je m’accroche et qui me garde dans le monde des vivants. Je me sens tellement décalé dans cette société.
Heureusement, il n’y a pas que l’écriture. Elle ne suffirait pas, je crois, à préserver mon équilibre psychique. Il y a ma famille, surtout, mes enfants qui m’offrent un ancrage dans le réel et un semblant de sens à ma présence ici, à mon existence.
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J+507, le 26/03/20
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L’épidémie s’étend. Les cas augmentent. Le nombre de morts grandit et les hôpitaux atteignent leur limite. Surtout dans la région, où après le Grand Est, et surtout le Haut-Rhin, la crise s’accentue.
Je vais sur les réseaux sociaux. Déferlement d’avis, d’opinions, d’exhortations, de critiques, de témoignages, de cris d’alerte. C’est à celui qui manifeste le plus son soutien aux soignants, à celui qui sait mieux que tout le monde… La chloroquine devient un sujet majeur. Beaucoup, devenus experts, décrètent la nécessité de le prescrire à tous. Alors qu’il est dit et redit qu’il doit être utilisé pour les cas avérés et, parmi eux, les plus graves. Ceux-là mêmes qui réclament aujourd’hui sa distribution seront les premiers à crier au scandale si l’on s’aperçoit que le médicament n’est pas approprié. On accuse les autorités de tout et de son contraire, les rend responsable de tout et de son contraire. Le cirque. J’ai l’impression, à la lecture, à la vision, de toutes ces interventions, d’être de plus en plus décalé. De ne pas vivre dans le même monde. Tout est spectacle, tout me paraît si faux, si irréel, si vain. Comme cette exhortation, pourtant sympathique, à applaudir le personnel soignant tous les soirs. Pourquoi pas ? Cela a le mérite de ne faire de mal à personne. Mais les gens se prennent tellement au sérieux… J’ai de plus en plus la sensation, quand je vois tout ça, d’être dans une tragicomédie, où tout sonne toc et creux, où tout le monde joue un rôle, où je suis contraint de jouer un rôle. Un rôle très secondaire, à peine une silhouette, auquel je ne crois pas. Je me sens si inutile, si absurde.
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J+502, le 21/03/20
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La vie en confinement. Le week-end. Impossible de partir en randonnée dans la nature. C’est sans doute ce qui manque le plus, cet accès aux grands espaces. Les randonnées, les virées à vélo. Des activités solitaires, néanmoins interdites. Parce que pour le reste, le confinement n’est pas très difficile à supporter. Je cours toujours même si je réduis les trajets et les durées des sorties. Il n’y a en tout cas pas de place pour l’ennui.
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J+504, le 23/03/20
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Le confinement va encore être restreint. Beaucoup d’injonctions contradictoires. Difficile de s’y retrouver et d’avoir une vision à moyen terme. On ne sait combien de temps cela durera. On navigue à vue.
J’ai rédigé un texte de plus pour mon blog, une lucubration de Lucien, dans la série confinement. C’est la deuxième sur le sujet. Il y a un côté cathartique à l’écriture de ces textes.
Sinon, tous les 5, on se supporte bien. Pour l’instant. Chacun y met du sien. Même si c’est compliqué d’être derrière les enfants et de s’assurer qu’ils suivent leur cursus scolaire. Ils n’acceptent guère les intrusions dans leurs affaires.
Je suis allé faire quelques courses dans un petit supermarché. Attente à l’extérieur, pour réguler les entrées et sorties. On se regarde de travers. On s’évite. Drôle d’ambiance.
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J+505, le 24/03/20
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J’ai écrit deux petits textes, à destination du prochain collectif de Zonaires. Je me suis finalement lancé. Deux textes à revoir.
Chacun y va de son journal du confinement. On frôle l’overdose. Le mien reste intégré à celui de mon attente des VR. Et personne ne le lit. Ni ne le lira. Du moins, probablement pas. Il y a peu de chances pour que ces pages voient un jour la lumière.
Le petit voisin du dessous fait ses gammes à la trompette, pendant que je rédige ces lignes. Chacun à ses occupations. L’occupation du temps de confinement. Les enfants devraient être dans leur établissement scolaire, à cette heure.
Et ma petite se met justement à la harpe. Moment musical.
Quant à moi, j’écris.
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Tu l’entends, le mal qui gronde. Il est tapi sous la rancœur du monde. Prêt à bondir sur les derniers oripeaux d’une humanité à bout de souffle. Prêt à en déchiqueter les résidus, à les enterrer sous un monceau de mensonges et de calomnies. J’ai mal au cœur. J’ai mal à l’âme. Tout ce qu’on perd à reculer devant chaque assaut d’ignominie. Il y a des choses qu’on ne supportait pas et qu’on supporte, d’autres qu’on supportait et qu’on ne supporte plus. La régression et le progrès. La réaction qui gagne du terrain. Comment en sommes-nous venus à tant d’aveuglement ? Alors que la raison commandait la vigilance. Alors que la raison commande la vigilance. Elle est débordée par la bêtise et la haine, la stigmatisation et l’anathème. Je me demande comment vivre entre le marteau et l’enclume. Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous. Si tu n’es pas avec nous, tu es avec eux. Et l’on te traînera dans la boue avec tes pensées humanistes, où tu tiens l’Homme pour plus important qu’une idée.
J+500, le 19/03/20
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500 ! 500 jours que j’attends les VR. Je dois avouer que je ne les attends plus guère, ces derniers temps. Je les ai reléguées au second plan de mes préoccupations, y reviendrai sans doute un jour prochain. Un jour prochain qui risque fort d’être assez éloigné. Depuis quatre mois, je n’ai plus tenté aucun envoi.
(...) Pour l’heure, c’est la vie en confinement. Sûr qu’on ne la concevait pas, cette vie-là, il y a seulement quelques semaines. C’est pour mon fils que c’est le plus dur, qui va perdre en quelques jours tout le bénéfice de ses entraînements sportifs. Lui, jusque là astreint à un régime intense d’activités physiques, avec ses multiples séances de natation, courses à pieds et vélo, le voilà contraint à rester enfermé. Pour ma fille aînée, cela ne change pas grand chose. Elle est en période de révision avant ses concours. Elle aurait été de toutes les façons obligée de rester travailler. La situation générale, avec toutes ces tentations extérieures qui ont disparu, offre finalement un contexte favorable aux études. S’agissant de la plus petite, elle ne se plaint pas. Elle suit assidûment les consignes du collège et y répond avec sérieux. La situation lui va. Elle n’a pas envie de sortir. De sorte qu’on doit l’y contraindre afin qu’elle bouge un minimum.
En ce qui me concerne, l’assignation à résidence n’a guère de conséquences sur mes occupations. Puisque j’écris et que je m’occupe de mon foyer…
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J+501, le 20/03/20
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Je ne sais pas comment font les autres pour s’ennuyer. Je n’ai, pour ma part, pas assez de temps pour faire tout ce que j’aimerais. Il est vrai qu’entre mes activités d’écriture et de père au foyer, ce confinement n’en réduit aucune. Au contraire, les augmente.
Je navigue toujours entre mon blog et NWL. Mes priorités du moment. Plusieurs appels à textes ont été lancés, concernant cette période de confinement et la façon dont on la vit. Zonaires, notamment, a lancé le sien. Je ne sais si je vais y répondre. Les derniers textes que j’ai rédigés pour mon blog abordent le sujet. Les journaux de confinement fleurissent sur la toile. Je crois qu’on va vite atteindre l’overdose.
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J+498, le 17/03/20
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Ce journal va devenir celui des jours de confinement. Du moins, durant un temps, durant celui du confinement. On prend ses marques, s’adapte. Il y a des situations plus difficiles. Il faudra juste voir comment ça se passe pour le ravitaillement, si comme cela est assuré par les autorités compétentes, il n’y aura pas de pénurie. Je n’ai pas fait de réserves, comme tous ces gens qui se sont rués dans les magasins pour les dévaliser. La foule dans les magasins, ce devait être la fête pour le virus… J’irai dans les jours prochains, je verrai bien ce que je trouve. On s’adaptera.
J’écris pour le blog. Je revois mon roman NWL. L’allège. Essaie de le rendre plus digeste. Je verrai si je parviens à me remettre sur le projet que j’ai initié avant les vacances et à le compléter de nouveaux chapitres. J’ai besoin d’une certaine tranquillité d’esprit, d’une certaine tranquillité tout court pour me lancer dans du neuf. J’ai besoin de longues plages de concentration. Et là, avec tout le monde à la maison, c’est plus difficile. On verra. J’y parviendrai peut-être, malgré tout. Dans les jours prochains. Les semaines prochaines. Il est vrai aussi que c’est une bonne opportunité pour me replonger dans ce roman, NWL, et lui redonner une chance.
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J+499, le 18/03/20
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Je suis allé faire trois courses. Il n’y avait plus grand monde dans le magasin mais les rayons n’étaient pas encore réapprovisionnés. J’ai néanmoins trouvé ce que je cherchais. Le patron m’a dit qu’il serait livré dès cet après-midi. Après le rush des jours derniers, il a été dévalisé. Il aura à nouveau tout ce qu’il faut, dans les heures prochaines. Et il n’y aura plus personne dans les allées. Ce sera le moment de faire ses courses, tranquille et sans risquer la promiscuité. Je pense à tous ces gens venus en masse, en même temps, pour remplir leur stock de conserves, de pâtes, de PQ… La bêtise est sans fond.
Des auteurs du Bunker ont proposé à JFE de mettre en ligne, gratuitement, les livres de la collection sous le prétexte qu’ils traitent de ce qui nous occupe tous en ce moment, c’est à dire du confinement. Il n’est pas pour, estime que tout travail mérite compensation financière, aussi faible celle-ci soit-elle. Je suis plutôt d’accord. Je n’ai pas eu le temps d’exposer mon point de vue. Les commentaires ont vite viré à l’aigre suite à l’exposé de ses arguments, entre les adeptes de la gratuité et les opposants. Jacques Flament a supprimé de sa page le débat qui partait en polémique. Une de plus… Je suis parvenu à vendre un exemplaire de mon Bunker, il y a 10 jours, lors du salon de Bethoncourt. Ce ne serait pas très correct vis à vis de ce courageux et curieux lecteur de le proposer maintenant gratos.
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Écorché d'un cheval et de son cavalier, de Honoré Fragonard
Le moment est arrivé. Le Moment de son existence qu’il appelait de toute la contention de sa volonté, auquel il doit maintenant se confronter. Ernst Diabolovitch prie pour que personne n’entrave son chemin, ne lui gâte sa chance. Il se faufile entre les jambes de l’édifice, d’une travée l’autre, jusqu’à la croisée du transept, et se rue sur l’estrade. Il pousse l’artiste, le dépossède de son micro, lance son cri du cœur.
— J’ai le droit qu’on m’aime !
Une rumeur se propage dans l’assistance. L’indignation le dispute à la surprise. L’outrage est odieux, mérite la huée. Ils ne sont pas venus pour ça ! L’obole déboursée l’était à l’intention du cador en robe de chambre. L’hommage à ses exhortations à l’introspection, à son ode à la transsubstantiation. Ils manifestent leur désarroi, désignent l’importun à la vindicte des sbires en tenue de camouflage. Qu’ils le délogent !
L’armée des gardiens du corps liturgique se dresse. Comme un seul homme, encercle la scène. Ernst Diabolovitch n’a plus beaucoup de temps pour rallier les spectateurs hostiles à son motif. Il lève les bras au ciel vers l’étendue dévastée de la voûte, puis vers les visages creusés par le ressentiment et l’animosité. Il leur tend son âme, miroir déformant de leurs viles aspirations ; invoque la vérité et les mânes des bas instincts, flatte leur colère et leur crédulité. Et sous le coup d’une inspiration démiurgique, il leur apporte un coupable. Il attrape l’usurpateur par la manche, déchire sa cape en deux et dévoile la queue fourchue qu’il a au cul.
— Le despote est la cause de tous vos maux. Il vous trompe, vous exploite, suce la moelle de vos rêves.
L’effet est ravageur. Les ouailles n’en reviennent pas. Stupeur et consternation sont les mamelles de l’instant. La révélation pétrifie les esprits. La ferveur s’est éteinte, plus bas que terre s’est dégradée en boue glaireuse, limon malodorant de rancœurs et de bêtise crasse, au sein de laquelle il va falloir qu’il puise. Ernst Diabolovitch y met les deux mains, en tire la quintessence de son élixir de jouissance. Il la porte à ses lèvres, la malaxe entre ses dents, la macère dans sa bouche, se racle la gorge et crache. L’alchimie du verbe. L’onction de ses paroles sur les fronts avides, assoiffés de vengeance, pressés de s’en remettre au plus offrant.
— Moi, je vous aime, chante Ernst Diabolovitch. Je vous aime car vous êtes mes enfants et vous défendrai comme une mère défend ses petits.
Ernst Diabolovitch chante. Il déverse ses psaumes dans l’antre de leurs pulsions sauvages, nourrit les béances caverneuses de leur animalité refoulée. La bave coule à son menton ; ses traits se tordent ; ses yeux se raient d’éclairs haineux. Il détient la foudre et galvanise la foule.
— Lui est responsable de vos problèmes !
Il montre l’ange déchu, la queue entre les jambes, à l’abri derrière l’autel, vestige de son pouvoir et de l’emprise qu’il exerçait sur la meute retournée contre lui. Haro.
— Il s’est servi de vous, vous a dépouillés en vous promettant des jours meilleurs. Mais moi, Ernst Diabolovitch, je l’ai démasqué et je me présente devant vous pour vous aimer.
La salle gronde. Du fond des entrailles de la nef, monte une clameur qui explose en hurlement strident et s’abat sur la nuque du monstre confondu. Le tyran démis met un genou à terre, s’enlise et disparaît, emporté par le torrent d’opprobre qui déferle sur lui, réduit au néant, ombre parmi les ombres condamnée à errer à travers les limbes de l’indignité. Ernst Diabolovitch jubile. Il est parvenu à ses fins. Il s’avance au bord de la scène, lève la main afin d’obtenir le silence. La masse convertie se tait, écoute.
— Je ne vous demande que de m’aimer. Je vous le rendrai au centuple.
Il a dit. Il tire sa révérence. Il quitte le chœur, le déambulatoire ; par une porte dérobée rejoint ses nouveaux quartiers, laissant ses adeptes exulter et scander son nom, louer le sauveur et magnifier son action, le sacrer pourfendeur du mal et bienfaiteur de l’humanité, dieu vivant et bonté incarnée.
Pendant ce temps-là, derrière les colonnes du temple, Pietr Demonovkine attend son heure.