Immobile et fier sur la corde raide qui reliait la steppe au Mont Jabor, Janka résista aux assauts de Bazouf. Le vent fondait sur lui, dégoulinait le long de son corps, se rattrapait à ses chevilles et tentait de l’attirer dans le vide qui étiolait le désert. Janka résista tant que Bazouf n’eut d’autres ressources que de lui couper les ailes du tranchant de ses lèvres. La corde vrilla. L’équilibre fut rompu. Janka éclaboussa son ombre.
Il est tellement contre qu'il s'appuie dessus. — Fais gaffe, tu vas le péter ! s'alarme Max. À force de s'ériger contre le système, il finira par le renverser et ils seront bien avancés... mais pas très loin, quand même. — Arrête ! Lucien ne veut rien savoir. Il s'oppose, n'en démord pas, plante ses dents dedans pour donner du mordant à sa détermination, se les casse sur la résistance de son pote rétrograde et crache un morceau d'incisive. — J'te laisserai pas faire. Max, grand conservateur devant l'éternel, veut préserver ses acquis et privilèges de nanti. Il s'interpose, résiste face à la pression destructrice lancée sans discernement par la masse en mouvement du corps insurrectionnel de Lucien. — Lâche-moi, se rebiffe celui-ci. Le récalcitrant n'a pas l'intention de céder. La réaction ne le fera pas plier. Au contraire, il augmente son emprise, tant et tant que le système en vient à vaciller, explose sur le carrelage de la cuisine. Max, effaré, contemple le désastre. Déverse sa colère dessus. — P'tain, mais quel con ! Et c'est toi qui vas payer les pots cassés, maintenant ? Lucien s'étonne du peu d'arguments et de la mauvaise foi de Max. — T'as déjà vu quelqu'un payer des pots cassés ?
Les mots recuits au goût du jour. Dix, quinze, vingt ans passent et j'exhume un rêve de lettres, remets le chantier sur la table. Je me dis que ça n'est pas si mal, que ç'aurait pu être pire. J'enlève la poussière ; un monde reprend vie. Mes pas sur les miens, je ne suis plus le même auteur. Je me canalise, coup de vieux. Vais à l'essentiel. Une deuxième jeunesse. Je ne veux pas me trahir.
Lucien a eu un coup de mou. Il s'est cogné à son oreiller, a pris un chamallow sur le coin de la tempe, s'est lancé tête baissée dans le bide d'un sénateur ; maintenant il doit remonter la pente. Et pour que ça aille plus vite, il s'en choisit une bien raide, dotée d'un pourcentage à faire pâlir les plus motivés des candidats aux élections. De la côte alpine et pas la moins achalandée en parois verticales. C'est que Lucien ne craint pas les dénivelés. Après son passage à vide sur les lignes de crête, au bord du précipice et au fond du trou, le voilà à bloc et au sommet de sa forme, prêt à surmonter toutes les embûches et les cols. Il tient bon la rampe et prend de la hauteur, saute au plafond afin de mieux s'en saisir. — Aïe ! Il se tâte le crâne, en vérifie l'intégrité. Il est entier, le plafond aussi. Si Lucien ne s'est pas laissé abattre par un coup de mou, ce n'est pas un coup dur qui l'entamera.
J'aurai le grand plaisir, après deux ans, de retrouver les Plumes Comtoises pour un salon littéraire organisé à la salle du pôle associatif Les Mésanges de Voujeaucourt, le samedi 19 mars 2022, de 14h à 18h. Aux côtés d'une vingtaine d'auteurs de la région, je présenterai aux lecteurs mes ouvrages, dont Cordes sensibles et Les lucubrations de Lucien parus depuis mon précédent salon avec les Plumes.
— Tu te mets pas assez en avant, lui reproche Max. Il faut te mettre en avant pour attirer l'attention et que les gens s'intéressent plus à ton bouquin. Lucien, contrit, ne perçoit pas le lien de cause à effet. Néanmoins, ne cherche pas à contredire son ami, ni à se chercher des excuses. Max, toujours de bon conseil, sait déceler ses points faibles. Et s'il le dit, c'est qu'il y a un fond de vérité dans le bocal. Il se rapproche de lui, à quinze centimètres, lui tourne le dos et se colle devant. — Qu'est ce que tu fais ? s'étonne Max. — Ben, je me mets en avant. Agacé, Max qui ne peut plus mettre un pied devant l'autre sans se cogner le nez aux épaules de Lucien, le pousse pour se dégager les voies aériennes et respirer un peu. — Ben, je ne suis plus en avant, maintenant, constate Lucien, dépité. Je suis à côté. T'es surtout à côté de la plaque, songe Max tout en se gardant bien de le lui révéler ; n'y résistant pas, cependant : — T'es surtout à côté de la plaque, lui lance-t-il, sur un ton affligé. — Ben non, y'a pas de plaque. Lucien opère un tour sur lui-même. Aucune plaque dans les parages. La plus proche, celle de cuisson, se cantonnant à la cuisine. Max renonce à le suivre sur ce terrain brûlant, oublie la plaque et revient à son propos. — Je te parle pas de te mettre en avant comme ça, lui explique-t-il. Je te parle de te montrer. Lucien, perplexe, considère son pote. Il ne perçoit toujours pas le lien de cause à effet mais veut bien faire des efforts. Il tend son index, le retourne vers lui-même pour se désigner. Max s'énerve. — Mais pas te montrer comme ça ! Je veux dire qu'il faudrait que tu tires la couverture à toi. Max n'a pas plus tôt lâché ces mots qu'il les regrette déjà. Lucien perçoit enfin un rapport avec le sujet et, convaincu d'avoir compris où son copain veut l'amener depuis trois quarts d'heure, se précipite vers son étagère pour en extraire son livre et en tirer la couverture à lui.
Il s’appelle Yves. Je le croise sur le trajet de l’école. Après avoir déposé ma môme. En rentrant. Vers 13h40. C’est son heure. Et la mienne. Au début, on ne se voit pas. Puis, à force de ne pas se voir, on finit par se repérer. Un signe de tête. Un bonjour en passant. De la même façon que je salue tous ceux qui s’installent dans mon paysage. Sans que ça porte à conséquence. Jusqu’à ce qu’un jour, il me demande de le sentir. Il se poste devant moi, d’un signe de la main m’incite à m’approcher.
— Je sens mauvais ? Dis-moi si je sens mauvais.
J’ai envie de m’enfuir, bien entendu. Pas le genre d’entrée en matière qui met à l’aise. Que me veut ce type ? Je me retiens néanmoins. Je comprends très vite que sa requête est à prendre au pied de la lettre, que je ne dois y déceler aucune forme de défi. Ce gars-là veut savoir, en avoir le cœur net. Il faut que je le renifle et lui dresse mes conclusions.
— Je prends une douche tous les jours, jure-t-il, pensant ainsi vaincre mes dernières réserves, minimisant le risque que mes narines prendraient à s’exécuter.
Je ne mets pas sa parole en doute mais tout de même, ça craint. Je me résigne néanmoins, avance mon nez vers son cou, ne m’éternise pas.
— Non, non, ça va.
Je ne le connais pas assez pour me montrer franc. Ne souhaite pas le blesser. Et puis, je me méfie de sa réaction. La vérité, on la demande, on l’implore et quand elle vous tombe au coin de la gueule, on se rebiffe.
— Menteur ! s’écrie-t-il.
Il connaissait la réponse ; il m’a tendu un piège. Je l’ai manifestement déçu.
— Menteur, répète-t-il. À la pharmacie, la dame, la pute, m’a dit que je puais.
Je ne sais quoi répondre à cette révélation. Il demandait vérification. Je ne savais pas qu’il voulait confirmation. Comme il me voit passablement gêné, dans un élan de charité, il décide d’abréger l’épreuve. Il me laisse en plan, se tire.
Après ça, je continue à le croiser. Cherche à l’éviter, n’y parviens pas toujours. Il m’arrête, me dit des trucs que je ne comprends pas. Il a des raisonnements compliqués à suivre. Il ne semble pas se souvenir que je lui ai menti. Il me parle sans animosité. Me tient la jambe, la lâche quand je ne l’espère plus.
Et du jour au lendemain, il disparaît de la circulation.
Depuis quelques années, j'ai la chance d'accompagner Bloganozart dans ses projets. Un compagnonnage littéraire dont je me réjouis et renouvelé avec ce numéro 7 de la revue de l'association, puisqu'elle m'ouvre une fois de plus ses pages (la 5ème fois) en accueillant ma brève contribution intitulée Heures de confinement chez les Samsa.
Le numéro a pour thème Liberté. J'y retrouve au sommaire une trentaine d'artistes et auteurs.