Les petits riens
Il s'accroche aux petits riens parce que, dans sa vie, c'est tout vide. Il traque l'instant pour l'en combler, comme un ballon de baudruche qu'on dilate jusqu'à ce qu'il explose, dont on récupère les morceaux de latex déchirés en leur découvrant des vertus paysagères. Il étire la matière, elle lui claque entre les doigts. Ça lui fait des étoiles filantes, quand il ferme les yeux. Et il se dit que l'existence, décidément, réserve des surprises.

p 631 : l'heure venue de la chaussette jaune
au tour de la chaussette jaune d'être trouée c'est triste mais il faut se rendre à l'évidence se résigner et accepter son sort je n'ai pas le choix mon gros orteil que ça lui plaise ou non est condamné à s'exhiber il se rétracte tente de tirer à lui les mailles en bordure pousse ses frères dans leurs retranchements afin qu'ils lui cèdent un peu de terrain à l'abri des courants d'air la démarche est vaine ils ont beau être unis comme les doigts du pied quand il n'y a plus de place il n'y a plus de place le pouce n'a qu'à assumer son air bête révélé au grand jour et supporter l'impudeur qui lui est imposée il n'est pas fier le pauvre je sais à quel point cette exposition lui coûte qui préfère la discrétion passer inaperçu et vivre caché pour vivre heureux il se sent vraiment idiot là à travers le trou de la chaussette jaune je compatis comprends son désarroi sa situation est délicate c'est ainsi je n'y peux rien du moins pas pour le moment il devra vaincre sa timidité et affronter le ridicule les regards en biais les sourires narquois vivement que j'enfile ma chaussure espère-t-il qu'il souffle un peu retrouve un chouia d'intimité je sais ce qu'il pense que je pourrais enlever la chaussette la remplacer ou la remiser ce serait sympa faut pas rêver non plus j'ai d'autres priorités que de combler le trou j'ai des responsabilités je le lui explique inutile d'insister de me faire l'ongle doux il n'en est pas question et puis n'exagérons rien ce n'est pas si grave pas de quoi m'obliger à prendre une aiguille et du fil il y a des limites déjà que le lecteur s'ennuie je ne vais pas en plus lui infliger une séance de raccommodage avec le bout du fil à effiler dans la bouche puis à introduire dans le chas à essayer réessayer me voilà contraint d'enlever mes lunettes parce que je peine à y voir le fil m'échappe me glisse des doigts où est-il je l'avoue je ne suis pas très habile de mes mains et les travaux minutieux me portent sur les nerfs d'autant que moi aussi je vieillis à l'instar de la chaussette jaune elle c'est le trou moi c'est presbyte et des cheveux blancs et des rides alors

Ecrivain, c'est quand qu'on y est ?
J'ai déjà du mal avec "auteur" ; avec Écrivain, impossible de m'habituer, la gêne, ça me met mal à l'aise, l'impression d'être un imposteur. Le costume est trop large je ne suis pas taillé pour. Écriveur, à la rigueur ; écrivaillon, encore mieux, même si la dénomination est péjorative... et cruelle lorsqu'on songe à la somme de travail abattu, au nombre de pages empilées, à la quantité de mots biffés. Tout ça pour ça : écrivaillon. Scribouillard, je préfère. Le terme est plus sympathique. Il a un côté attendrissant et me rappelle la tante Julia. À partir de quand s'estime-t-on écrivain ? Jamais, probablement... On se dit quand je serai édité, oui, quand je serai édité, je pourrai me sentir écrivain puis quand j'aurai publié deux livres trois cinq dix quand je serai lu que je toucherai des droits d'auteur suffisamment pour être affilié à l'AGESSA qu'on me trouvera dans toutes les librairies qu'on me sollicitera aux quatre coins du pays du monde de l'univers que je fraierai dans les académies que je hanterai les manuels scolaires je me marre ou quand je prendrai la pose air inspiré et tourmenté et tout et tout pour "faire" écrivain sur la photo je me sentirai écrivain m'y croirai j'en doute le redoute ce serait la fin l'embaumement le moment d'arrêter d'écrire où l'on se regarde écrire.
"Figure du grand écrivain"
Victor Hugo, par Auguste Vacquerie (1853) source Wikimédia
La barbue, mascotte des poilus
La grande guerre dévaste la Lorraine. La clientèle du café est partie au front. Clémentine donne alors de sa personne. Infirmière au chevet des blessés, au service de la Croix Rouge, son dévouement est tel qu'il force l'admiration. Sa réputation fait le tour des casernes. On célèbre sa pilosité généreuse, l'intronise marraine, bonne fée et mascotte de la soldatesque velue. D'aucuns iront jusqu'à se tatouer son portrait sur leur ventre, barbe garantie en poils véritables de leur pubis.
Source photo : gallica.bnf.fr



