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clementine delait

À quoi ça tient

Publié le par Pilgrim.

L'heure des bilansElle a bien roulé sa bosse. Tant de rencontres, de voyages. Elle a multiplié les expériences, enchaîné les aventures. Une existence riche et remplie. Clémentine se caresse les poils. C'est à eux, qu'elle doit ça : cette réussite, cet accomplissement. Elle pose la plume à côté de son cahier où elle couche ses souvenirs. Recule dans son fauteuil et réfléchit à sa destinée. Elle mesure la chance qu'elle a eu. Oui, elle la mesure. Un système pileux déficient et toute sa vie se serait déroulée entre les quatre murs d'un petit commerce, dans une ville un peu trop tranquille. 

Illustration : Clémentine Delait par Scherr (1923)
https://wellcomeimages.org/indexplus/image/V0048556.html
https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=33733761

Publié dans Clémentine Delait, Barnum

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Fernande

Publié le par Pilgrim.

Illustration : Par Scherr — Madame Delait, the bearded lady of Plombières, head and shoulders portrait. Photographic postcard by Scherr, 1923. Iconographic Collections Keywords: Scherr; Clementine Delait

Fernande n'aime pas quand sa maman l'enlace.
— Tu piques, lui reproche-t-elle.
Clémentine ne peut s'empêcher de serrer son "enfant chérie" contre elle. Elle la prend dans ses bras, la cajole, l'embrasse. Fernande se raidit, s'écarte du visage de sa mère.
— Lâche-moi.
Clémentine accuse le coup. Sa fille adoptive ne lui manifeste guère d'affection ni de reconnaissance, malgré tout ce qu'elle fait pour elle.
— Tu n'es pas gentille.
Elle boude. Soupire. Ne la retient pas. Elle se lisse la barbe. Elle n'a pas le poil dur, pourtant. La caresse est soyeuse. Rien à voir avec la moustache rugueuse de Joseph.
— Tu n'es pas si rétive avec papa, lui reproche-t-elle.
Fernande hausse les épaules. Les baisers de son père n'ont rien à voir.
— Papa, il pique pas.
Clémentine tique. Ça n'est pas son avis. Sa poitrine et son ventre gardent une impression différente des passages de sa bouche.
— Il pique pas, précise Fernande, il gratte.

Publié dans Clémentine Delait, Barnum

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La femme à barbe et la gueule cassée

Publié le par Pilgrim.

La femme à barbe et la gueule cassée

Eugène l'aime bien, le regard posé sur lui par Clémentine. Un regard qui fait du bien. Qui ne s'arrête pas à sa mâchoire de fer. Elle se porte à son chevet, retape son lit ; l'incite à lui tirer les poils de sa barbe. Elle prétend en riant que ça lui portera chance. Une rare faveur qu'elle lui accorde. En échange de laquelle, elle lui caresse son menton métallique. Il a l'impression qu'il n'y a qu'elle, en dehors de ses compagnons d'infortune et voisins de chambrée, qui peut le comprendre. 

Publié dans Clémentine Delait, Barnum

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Le mari de la femme à barbe

Publié le par Pilgrim.

Le mari de la femme à barbe

Quand Ringling, talonné par son collaborateur, atteint l’estaminet, il se donne trois minutes pour régler l’affaire. Il vient d’acquérir avec son frère le Barnum & Bailey Circus et de le promouvoir en Ringling Bros & Barnum & Bailey Circus. Opération qui, d’un coup de cuillère à pot, l’a propulsé à la tête de la plus phénoménale entreprise de spectacles qui ait jamais été fondée sur terre et ses environs. La planète est à ses pieds. Les artistes du monde entier se bousculent pour manger dans sa main. Et au souvenir des prévenances et des cajoleries des plus motivés pour décrocher un contrat, il ne peut endiguer la vague de contentement qui le submerge et réprimer le sourire carnassier qui entaille son visage poupin et moustachu. C’est donc en conquérant et sûr de sa victoire, qu’il ouvre la porte. Il en franchit le seuil au moment même où une énorme barrique à poils et en robe traverse la salle de l’établissement, en traînant par le col et le fond de son pantalon un éméché que sa ration de genièvre a rendu un peu geignard et batailleur. Il lui cède le passage et la regarde qui, d’un jet de bras, balance l’ivrogne sur le trottoir.
C’est elle ! se dit-il. Il la considère. Il est fasciné. Il en a vu d’autres, pourtant, n’est pas du genre à s’émouvoir aisément. Mais le cas qui se présente dépasse ses espérances. Il se félicite de son flair. Il s’applaudirait aussi, exalterait par quelques hourras et hip hip hip sa perspicacité et sa légendaire bonne fortune si les mines patibulaires des clients du cru ne le contraignaient à une circonspection de façade. My god, quelle femme ! Il la contemple, admire son autorité naturelle qui fait converger vers elle toutes les attentions et jubile. Il a eu raison de s’écouter et, malgré les réticences et les mises en garde de ses conseillers, de se déplacer jusqu’ici, à Thaon-les-Vosges. L’énergumène valait bien le voyage et le séjour dans ces contrées humides et reculées. La série de cartes postales, où elle se met en scène, lui avait montré quel profit il aurait à s’attirer les services exclusifs de la tenancière, d’autant que la guerre l’avait promue égérie des poilus et lui avait apporté en même temps qu’une notoriété indéniable, une popularité de corps de garde. Oui, il avait identifié un beau filon à exploiter ; n’avait imaginé, cependant, gisement si prometteur. Il ne la quitte pas des yeux.
La matrone revient à son comptoir en s’essuyant les mains.
— Bon débarras ! lance-t-elle.
Aussitôt, elle repère les nouveaux venus, les dévisage. Des inconnus un peu trop endimanchés, guère dans leur élément. Elle les laisse s’approcher du bar et s’enquiert de leurs envies.
— Ce sera quoi, pour ces messieurs ?
Ringling, qui peine à apprivoiser la langue de Molière, interroge d’un sourcil levé son adjoint. Celui-ci lui traduit l’entrée en matière à laquelle, sans hésiter, l’homme de spectacle répond d’un BARNUM tonitruant, certain de l'effet qu’il a déjà plusieurs fois éprouvé. Il est habitué qu’à ce simple vocable jeté à la cantonade, en pâmoison l’on tombe. Clémentine, puisque tel est son prénom, n’est toutefois guère impressionnée.
— Regardez qui v’là, s’adresse-t-elle à l’assemblée, Barnum himself !
La femme, rouée qu’elle est, a immédiatement deviné les intentions des deux hommes d’affaires. Elle se lisse des doigts sa barbe frisée et abondante, en souligne le double panache afin d’en dégager tout le potentiel. Elle attend de pied ferme la proposition du producteur. Ringling, quant à lui, se délecte de la situation. La pauvre me prend pour Barnum, se dit-il avec un peu de pitié. Elle ignore qu’il est mort, il y a presque trente ans. Néanmoins, comme il connaît l’impact de ce nom sur les esprits, il se garde de la démentir, plaque plutôt ses mains contre la table du comptoir, sa façon d’annoncer sa mise, et lui offre sur le champ de l’engager pour une tournée internationale et surtout américaine, ponctuée d’exhibitions de prestige sur toutes les places qui comptent dans l’univers. D’un coup de menton, il ordonne à l’adjoint de mettre les points sur les i et de tirer presto de sa serviette un contrat en bonne et due forme, à parapher séance tenante. Le voilà, le doigt en bas de page, qui lui tend une plume prête à l’emploi. Clémentine n’est pas aussi pressée que lui et regarde ailleurs si elle n’y serait pas, en prenant garde de tenir haut son front afin que sa barbe, à son avantage, s’épanouisse en volume et en longueur. De sorte que le passant qui jetterait, par hasard et à travers la vitrine, un œil à l’intérieur du café de la femme à barbe ne pourrait que s’extasier de sa prestance et de la luxuriance de sa toison. Ringling, désarçonné par son indifférence, réfléchit. Trois secondes seulement, qui l’amènent à conclure que la charismatique velue ruse et que son détachement apparent n’est que feinte. Comment résisterait-on à l’appel de Ringling Bros & Barnum & Bailey Circus ? Il s’interroge et, d’une pression sur le bras de son collaborateur, répond : je m’en charge.
Les enchères montent. Et à mesure qu’elles montent, que le cachet grossit et s’enrichit d’avantages en nature, qu’il s’agrémente de fastueuses perspectives mondaines, le silence gagne la salle. Le cercle des habitués de l’établissement se resserre autour des protagonistes et de leur négociation titanesque. Bouches bées, les clients écoutent l’Américain se répandre en chiffres et en noms faramineux – New York, Paris et le roi d’Angleterre sont invoqués – et restent suspendus aux poils de la patronne qui ne bronche pas, se demandant quand, bon sang de bon soir, mais quand elle topera. Elle ne tope pas et Ringling commence à douter. Il a épuisé tous ses arguments, est à la limite de la rupture. Il ne comprend pas. Elle devrait avoir signé depuis longtemps, et lui, être déjà sur le chemin du retour. Et il se trouve encore planté là dans ce café d’un bled cafardeux, face à une bande de culs-terreux pantois et à une ourse mal léchée qui fait sa chochotte devant le pont d’or qu’on lui présente sur un plateau. Il abat sa dernière carte et, ignorant l’air effaré de son collaborateur, celui stupéfait des spectateurs, consent trois millions. Si avec ça, elle ne cède pas, il veut bien se couper la moustache.
L’auditoire a vu qu’elle a cillé et Ringling croit un instant emporter le morceau, tant que, saisi d’un éclair de lucidité et, concomitamment, d’une bouffée de panique, sa témérité lui apparaît dans toute son inconséquence. L’échine glacée, il se rend compte qu’il s’est emballé et que l’aventure risque de lui coûter la peau de son menton. Suspendu aux lèvres de Clémentine, il se palpe les siennes, puis les poils qui les surplombent, et concède à part lui que leur sacrifice serait préférable pour ses finances. Mais une parole est une parole et la sienne, celle d’un Ringling !
Clémentine se caresse doucement la barbe. Elle est tentée. Les grands noms résonnent dans sa tête ; des images de palaces et de salles combles défilent sur la toile de ses rêveries ; les bruits des vivats se mêlent aux roulements des tambours qui annoncent son entrée en scène. Elle est là, face à une assemblée de princes et d’artistes, qui n’ont d’yeux que pour elle et son opulente pilosité, qui redoublent d’hommages ; elle siège au centre de toutes les attentions. Oui, au centre de toutes les attentions. Ses prunelles brillent ; un frémissement parcourt la salle. Elle va consentir, elle va signer. Les clients du café sont figés dans l’attente de son acquiescement, quand Ringling et son collaborateur, tétanisés, le redoutent. On entend une mouche voler et soudain, le tintement du tiroir-caisse du bar, derrière lequel Joseph se tient. Joseph qui a rompu le charme sans le faire exprès et qui rougit.

Quelques mois plus tard, Clémentine s’installe à Plombières-les-Bains, accompagnée de son mari et de sa fille adoptive Fernande ; sur le champ, y ouvre une boutique de lingerie fine et de dentelles. La renommée de l’imposante patronne barbue, trônant au milieu de ses petites culottes, se propage vite dans la région et la clientèle afflue. Elle songe parfois à ce jour où Ringling lui a déroulé le tapis rouge et offert le monde ; elle ne regrette rien. Elle n’est pas une bête, répète-t-elle à qui veut l’entendre, pour se convaincre elle-même qu’elle a pris la bonne décision. Elle n’est pas un animal de foire. Elle se tourne vers Joseph qui s’est à nouveau attribué la caisse, son poste de prédilection. Le regarde, apitoyée. Son pauvre homme est tout de même mieux ici, au cœur de cette cité thermale tranquille où les eaux bénéficient à sa complexion fragile. D’ailleurs, il souffre un peu moins de ses rhumatismes, note-t-elle. Il s’aperçoit qu’elle l’observe, lui adresse un petit sourire douloureux de son tabouret.
— Joseph, murmure-t-elle dans un soupir.
Que ferait-il sans elle ?

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La tournée des grands Ducs

Publié le par Pilgrim.

La tournée des grands DucsSon mari rhumatisant mort, plus rien ne retient Clémentine à Plombière. À soixante-trois ans, vient le temps des tréteaux et des clameurs. Elle revient à Thaon et s'adonne à sa célébrité. Elle ouvre un cabaret bar, se travestit, s'exhibe, amuse la galerie avec son perroquet Coco et son "enfant-chérie" Fernande. Elle part en voyage, à Paris, en Angleterre, en Irlande, aux Pays-Bas. Les tournées succèdent aux tournées. Les succès s'enchaînent. On afflue pour venir la voir. Elle devient l'une des attractions les plus courues de la foire du trône, l'égérie du "féminin masculinisé" avec sa barbe de 33 centimètres.

Publié dans Clémentine Delait, Barnum

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Clémentine porte la culotte

Publié le par Pilgrim.

Clémentine porte la culotte

M. Combes n'hésite guère. Le chef du gouvernement signe sans rechigner l'autorisation de travestissement. Après tout, Clémentine n'est pas une femme ordinaire. On peut bien lui accorder cette faveur. Ça ne plaira pas à tout le monde. Les bigots s'indigneront. Lui, le séminariste repenti rallié aux rad-socs anticléricaux, en jubile d'avance. Et puis, l'image vaut bien quelques concessions. Il a déjà réservé ses exemplaires à la Lorraine. Il ne doute pas que le costume d'homme lui sierra à merveille. Avec sa barbe et ses formes généreuses, le pantalon lui ira comme un gant. Il a déjà prévu d'envoyer les cartes à quelques personnes bien choisies... en amuse-bouche, avant sa loi de séparation des Églises et de l'État.

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La barbue, mascotte des poilus

Publié le par Pilgrim.

La barbue, mascotte des poilus

La grande guerre dévaste la Lorraine. La clientèle du café est partie au front. Clémentine donne alors de sa personne. Infirmière au chevet des blessés, au service de la Croix Rouge, son dévouement est tel qu'il force l'admiration. Sa réputation fait le tour des casernes. On célèbre sa pilosité généreuse, l'intronise marraine, bonne fée et mascotte de la soldatesque velue. D'aucuns iront jusqu'à se tatouer son portrait sur leur ventre, barbe garantie en poils véritables de leur pubis.

 

Source photo : gallica.bnf.fr

Publié dans Clémentine Delait, Barnum

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La cage aux lions

Publié le par Pilgrim.

Dans la cage aux lions, Clémentine à table gagne à l'écarté, pendant que Camillius, le dompteur, fait caracoler les bêtes terrifiées par sa crinière, au-dessus de sa tête et de la dame de pique. Ooohhhh ! Un cliché l'immortalise, trinquant à l'exploit, une coupe de champagne à la main. Aaaaahhh ! Elle y retourne mais, cette fois, sans les fauves, et entre les barreaux, vend des cartes postales à son effigie et à sa gloire. Seule... derrière les grilles. Je n'ai pas trouvé la photo.

Ref, ici.

Publié dans Clémentine Delait, Barnum

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Barnum et Clémentine : rencontre d'outre-tombe

Publié le par Pilgrim.

Un tour sur le net et c'est le retour du mort-vivant.
On le dit, on l'affirme, sur wiki (et si wikipédia le dit...), sur maints sites ou blogs, Phineas Taylor Barnum, mort en 1891, propose au sortir de la première guerre mondiale, un contrat mirobolant à la femme à barbe. C'est qu'il a plus d'un tour dans son sac, l'homme d'affaires, qu'il n'en est pas à sa première imposture. Phineas Taylor a rencontré Clémentine Delait, avec plus de peau sur les os, près de trente ans après avoir rendu son dernier soupir.
Je ne peux que m'incliner ; il a su forger sa légende, cet homme-là, et dans l'ouest, quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende !

Publié dans Clémentine Delait, Barnum

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La proposition de Ringling

Publié le par Pilgrim.

 

Ma darling Clémentine, sors ton Browning.
Y'a Ringling, qui monte sur le ring.

Cash, il t'offre le monde.
Mais toi, ce que tu veux, c'est veiller sur ta caisse
Et soigner les rhumatismes de Joseph

à Plombières-les-Bains.

 

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