Eklablog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Madame Gouache et les couleurs

Publié le par Pilgrim.

Paysage normand, de Pierre Bonnard (1920) - musée Unterlinden (Colmar)

Mme Gouache a visité la Grande Exposition. Elle en sort, la tête pleine de couleurs.
— Tout est si gris, ici, se désole-t-elle, en considérant la rue, les trottoirs, les immeubles qui les bordent.
Elle se remémore les bleus pétants, les rouges rutilants, les jaunes lumineux, dont regorgent les salles du musée et s’étonne. Pourquoi le monde est-il si triste, alors qu’il est si radieux et chatoyant sur les toiles qu’elle a admirées ?
Elle décide de remédier à cette anomalie. Elle entre chez un marchand de peinture, achète du vert, du rouge, du bleu, du jaune, du blanc, un gros pinceau, une brosse, une large palette. Puis avec tout son matériel, s’installe devant une façade au hasard et commence à la badigeonner. Aussitôt, un habitant des lieux lui manifeste son mécontentement.
— Que faites-vous ?
— Et bien, j’égaye ! répond-elle, sans dévier de son travail.
— Mais c’est impossible ! Vous n’avez pas le droit ! C’est affreux ! rouspète le fâcheux. Allez-vous en !
Mme Gouache remballe ses affaires et poursuit son chemin. Jusqu’à la devanture d’une boulangerie. Voilà qui mériterait un bon coup de vert ! Elle pose son attirail, saisit sa brosse qu’elle trempe dans le pot de peinture et barbouille le mur de la boutique. Le boulanger se précipite dehors.
— Cessez tout de suite ! Vous êtes folle !
Mme Gouache interrompt son geste et examine son interlocuteur, rouge de fureur. Ce teint vermillon, qu’il arbore, lui saute aux yeux.
— Quel beau rouge ! apprécie-t-elle.
Cependant, le boulanger n’est pas d’humeur à s’extasier sur le sujet.
— Vous n’avez pas le droit ! grogne-t-il. Allez-vous en !
Une fois de plus, Mme Gouache range son équipement et s’en va, oubliant derrière elle, sous la vitrine, quelques traînées vertes.
Elle hésite à présent ; n’ose plus repeindre les murs de la ville. Les gens préfèrent vivre dans le gris, déplore-t-elle. Ils y sont tellement habitués que la moindre atteinte à la tonalité ambiante les effraie. Elle songe à l’habitant et au boulanger qui l’ont éconduite, pense au rouge qui a empourpré ce dernier, un rouge si vif et si différent de celui qu’elle a acheté. Heureusement, se rassure-t-elle, il n’y pas que du gris ! Parfois, une pointe de couleur ravive l’attrait du monde. Elle réfléchit à la composition de ce rouge, quand son regard est attiré par un parterre de fleurs, au coin de la rue. Elle s’émerveille de ses nuances de bleu.
— C’est beau !
Mme Gouache tourne autour du parterre, admet que la couleur anthracite du trottoir rehausse l’éclat des fleurs. Cette observation la rend joyeuse, si joyeuse qu’elle éprouve l’envie de la partager avec un peintre de ses amis.

Celui-ci, un très bon homme qui s’appelle M. Bonnard, l’accueille dans son jardin magnifique. Ce n’est pas la première fois qu’elle y vient, mais jamais avec autant d’acuité, elle n’en avait perçu la splendeur. Bouleversée par le spectacle, elle partage avec son ami ses interrogations sur l’art, les couleurs et le monde. M. Bonnard la contemple, lui sourit, et en tournant son visage vers le soleil qui se reflète sur sa barbe noire, lui répond par ces mots :
— Ce qu’il y a de mieux dans les musées, ce sont les fenêtres.
Et il l’invite à observer le chien orange qui court sur l’herbe bleue.

 

Publié dans Portraits crachés

Partager cet article
Repost0

Journal, extraits des jours J+550, +553 et +555, les 08, 11 et 13/05/20

Publié le par Pilgrim.

Jour J+550, le 08/05/20
(...)
Le déconfinement se profile. On est en zone rouge, comme prévu. Les collèges ne rouvriront pas tout de suite. Quant aux lycées, il est probable qu’il faudra attendre septembre. G va reprendre le télétravail mais seulement 3 matins par semaine, jusqu’à la fin du mois. La reprise s’annonce molle. Au moins pourra-t-on randonner et pédaler à nouveau. C’est toujours ça.
(...)

 

J+553, le 11/05/20
(...)
Je ne sais pas si je vais m’attaquer maintenant à la suite de mon projet et reprendre notamment ma nouvelle P*** afin de l’y intégrer. Et la développer avec d’autres textes pour constituer une nouvelle partie du roman qui s’ébauche. Roman où chaque chapitre pourrait se lire indépendamment, comme une nouvelle. Je poursuivrai peut-être plus tard. J’ai l’esprit occupé par mon recueil, Cordes sensibles, sur lequel je n’ai encore aucun retour de Zonaires, même s’il est toujours programmé pour septembre. J’y pense et commence à m’inquiéter du contenu, comme à chaque fois qu’une échéance se profile, notamment du contenu de quelques nouvelles que j’ai remodelées pour la dernière version. Je doute de la pertinence des modifications que j’ai apportées et suis tenté à nouveau de tout reprendre. J’aurais bien aimé que l’éditeur me fasse un retour et, s’il faut que je recorrige, qu’il le fasse assez vite.

Aujourd’hui, premier jour du déconfinement. Il pleut à verse. Il ne risque pas d’y avoir grand monde dans les rues. Il faut espérer que tout le monde joue le jeu et respecte les consignes. Je n’aimerais pas passer l’été confiné comme on l’a été. Qu’au moins on se garde la possibilité de s’aérer la tête et le corps sur les sentiers ou à vélo sur les petites routes, dans la nature.
(...)

 

J+555, le 13/05/20
(...)
J’ai quelques pages de plus, m’interroge sur la suite. Le reste viendra tout seul, comme il est venu pour ce qui précède. Je dois encore travailler celui que j’ai démarré cette semaine avant de passer au suivant. Pierre après pierre, ça prend forme. J’ignore quelle allure cela aura à la fin.

J’ai repris mon parcours de course, habituel. Au-delà des 1 kms du confinement. Cela fait du bien de reprendre un peu d’espace. On se sent moins à l’étroit. C’est Gd qui s’en est donné à cœur joie. Il a enchaîné un trail de 15 km dans les collines et bois avoisinants et une sortie vélo de 55 km, dans nos petites montagnes et vallées du coin. J’attends le week-end pour partir en rando. Je ne sais pas encore où.
(...)

 

Publié dans Journal : extraits

Partager cet article
Repost0

Journal, extraits du jour J+547, le 05/05/20

Publié le par Pilgrim.

J+547, le 05/05/20
(...)
Il est beaucoup question, ces jour-ci de la culture et de son monde, des plans à mettre en œuvre pour soutenir voire sauver la culture et son monde. Ce serait bien que ce soit l’occasion, aussi, pour le monde de la culture, de descendre de son piédestal et de se remettre en question. Car entre la culture et son monde, force est de reconnaître qu’un fossé s’est creusé. Tel Tartuffe revêtant les habits du religieux et se cachant derrière l’ascétisme affiché de sa religion pour se livrer à ses bassesses, le monde de la culture se dissimule derrière les valeurs proclamées de la culture en s’en instituant les défenseurs pour en prendre le contre-pied dans ses pratiques. La culture et le monde de la culture. Tout les oppose : l’humanisme, l’ouverture d’esprit, la générosité, le partage, la curiosité, le respect de l’autre pour l’une et la consanguinité, l’entre-soi, le mépris, le sectarisme pour l’autre. Je suis sans doute excessif, le propos mériterait de la nuance ; cependant il y a indéniablement du vrai dans ce constat. Il suffit d’observer ce monde avec un peu de discernement et de lucidité, pour que son hypocrisie saute aux yeux. Ainsi, le monde de la culture crie son amour du public. Mais attention : à la condition que celui-ci se contente de le nourrir et de l’applaudir et ne vienne pas se mêler d’art… Voilà des années que j’essaie d’intégrer ce monde de la culture et que je reste dans ses marges, ses marges très éloignées de son centre. Il y a indéniablement de l’amertume dans mes propos, de la tristesse aussi et du ressentiment. Ils sont néanmoins le reflet d’une réalité et le résultat de mes expériences. Si l’on n’appartient pas au sérail, si l’on n’est pas du réseau, si l’on ne connaît pas personnellement tel ou tel acteur du monde de la culture, il est très très compliqué de l’intégrer. Il faut être un génie (mais ceux-là sont très rares) ou avoir une chance exceptionnelle qui voit toutes les planètes s’aligner pour s’engouffrer dans l’ouverture avant qu’elle ne se referme. Ou alors, il faut perdre sa dignité. J’ai vu bon nombre d’artistes tenter d’en être et prêts à beaucoup pour ça. Consacrer plus d’énergie à taper aux portes, à élaborer des stratégies d’entrisme, qu’à créer. Il faut cirer les pompes, s’humilier parfois et affronter la condescendance, les insultes aussi, de ceux qui en sont. Combien de fois ai-je assisté à ce spectacle pitoyable, lors de salon littéraire, du petit auteur s’adressant au grand ou à un quelconque décideur, se répandre en compliments, tout en servitude, pour tenter de se vendre lui et son art, et combien de fois ai-je perçu le mépris de ceux qu’on entreprenait ainsi et qui, se retrouvant entre gens de bonne compagnie se moquaient de ces aspirants. La relation maître esclave, dominant dominé, nanti misérable. C’est affligeant de voir de quoi sont capables certains pour avoir la carte ou être simplement vu, lu, entendu… et comment leurs interlocuteurs, qui se prétendent humanistes, respectueux de la personne humaine, se comportent à leur égard. Et le pire, c’est qu’à force de baisser leur froc, d’aucuns y parviennent, à intégrer ce monde de la culture tant désiré. On les retrouve des années plus tard prendre leur revanche et se venger en humiliant à leur tour les nouveaux prétendants. Je n’ai jamais voulu jouer à ce jeu-là. J’ai toujours refusé de m’avilir. Et me trouve encore et toujours relégué dans les marges de ce tant adulé monde de la culture.
(...)

 

Publié dans Journal : extraits

Partager cet article
Repost0