Madame Gouache et les couleurs
Mme Gouache a visité la Grande Exposition. Elle en sort, la tête pleine de couleurs.
— Tout est si gris, ici, se désole-t-elle, en considérant la rue, les trottoirs, les immeubles qui les bordent.
Elle se remémore les bleus pétants, les rouges rutilants, les jaunes lumineux, dont regorgent les salles du musée et s’étonne. Pourquoi le monde est-il si triste, alors qu’il est si radieux et chatoyant sur les toiles qu’elle a admirées ?
Elle décide de remédier à cette anomalie. Elle entre chez un marchand de peinture, achète du vert, du rouge, du bleu, du jaune, du blanc, un gros pinceau, une brosse, une large palette. Puis avec tout son matériel, s’installe devant une façade au hasard et commence à la badigeonner. Aussitôt, un habitant des lieux lui manifeste son mécontentement.
— Que faites-vous ?
— Et bien, j’égaye ! répond-elle, sans dévier de son travail.
— Mais c’est impossible ! Vous n’avez pas le droit ! C’est affreux ! rouspète le fâcheux. Allez-vous en !
Mme Gouache remballe ses affaires et poursuit son chemin. Jusqu’à la devanture d’une boulangerie. Voilà qui mériterait un bon coup de vert ! Elle pose son attirail, saisit sa brosse qu’elle trempe dans le pot de peinture et barbouille le mur de la boutique. Le boulanger se précipite dehors.
— Cessez tout de suite ! Vous êtes folle !
Mme Gouache interrompt son geste et examine son interlocuteur, rouge de fureur. Ce teint vermillon, qu’il arbore, lui saute aux yeux.
— Quel beau rouge ! apprécie-t-elle.
Cependant, le boulanger n’est pas d’humeur à s’extasier sur le sujet.
— Vous n’avez pas le droit ! grogne-t-il. Allez-vous en !
Une fois de plus, Mme Gouache range son équipement et s’en va, oubliant derrière elle, sous la vitrine, quelques traînées vertes.
Elle hésite à présent ; n’ose plus repeindre les murs de la ville. Les gens préfèrent vivre dans le gris, déplore-t-elle. Ils y sont tellement habitués que la moindre atteinte à la tonalité ambiante les effraie. Elle songe à l’habitant et au boulanger qui l’ont éconduite, pense au rouge qui a empourpré ce dernier, un rouge si vif et si différent de celui qu’elle a acheté. Heureusement, se rassure-t-elle, il n’y pas que du gris ! Parfois, une pointe de couleur ravive l’attrait du monde. Elle réfléchit à la composition de ce rouge, quand son regard est attiré par un parterre de fleurs, au coin de la rue. Elle s’émerveille de ses nuances de bleu.
— C’est beau !
Mme Gouache tourne autour du parterre, admet que la couleur anthracite du trottoir rehausse l’éclat des fleurs. Cette observation la rend joyeuse, si joyeuse qu’elle éprouve l’envie de la partager avec un peintre de ses amis.
Celui-ci, un très bon homme qui s’appelle M. Bonnard, l’accueille dans son jardin magnifique. Ce n’est pas la première fois qu’elle y vient, mais jamais avec autant d’acuité, elle n’en avait perçu la splendeur. Bouleversée par le spectacle, elle partage avec son ami ses interrogations sur l’art, les couleurs et le monde. M. Bonnard la contemple, lui sourit, et en tournant son visage vers le soleil qui se reflète sur sa barbe noire, lui répond par ces mots :
— Ce qu’il y a de mieux dans les musées, ce sont les fenêtres.
Et il l’invite à observer le chien orange qui court sur l’herbe bleue.
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