Juste un doigt

Publié le par Pilgrim.

Grandois avait les doigts courts. Il ne s’en vantait pas, le malheureux. Surtout pas auprès des jeune filles qu’il entreprenait, et qui, renseignées, l’auraient ignoré. Une bonne longueur de doigt s’avérait essentielle pour initier le type de relations que notre amateur de bonne chair souhaitait nouer avec la gent féminine. Le doigt se devait d’atteindre une taille honorable, s’il voulait combler les aspirations légitimes de ses partenaires. Or, cette taille, ses doigts étaient loin, très loin de l’approcher. L’on pouvait même affirmer que son majeur faisait pitié à voir. Seul son auriculaire, comparativement, tenait la distance. Mais chacun sait à quel point un auriculaire est peu d’utilité dans cet exercice qui requiert un minimum d’amplitude. Son auriculaire, assez conforme à la norme, n’était qu’un auriculaire normal et, à ce titre, inapte à prétendre au statut de majeur. Grandois était donc fort peu pourvu. Et l’agilité dont il faisait montre ne lui servait de rien. Il avait beau les remuer dans tous les sens – ils étaient dotés d’une élasticité indéniable – leur manquaient irrémédiablement les centimètres euphorisants. Grandois en souffrait.
Et les femmes, qui ne s’en apercevaient qu’à l’instant où il trempait sa phalange la mieux calibrée, se considérant flouées – sans doute avaient-elle été leurrées par son patronyme – ne se préoccupaient pas de l’adoucir, sa souffrance. Nul mot de consolation, ni d’encouragement ; les sarcasmes fusaient.
— Tu vas chercher tes gants au rayon enfant, lui lançaient les plus compatissantes.
Cruelles, elles l’accablaient ; néanmoins, il les comprenait. Il ne leur en tenait pas rigueur. Leurs espérances étaient déçues ; il n’avait pas été à la hauteur. Il savait quel sentiment de frustration elles éprouvaient mais surtout, devinait-il, elles se reprochaient leur naïveté. Elles n’avaient pas cerné le bonhomme, n’avaient pas vérifié, au moins d’un bref coup d’œil, la marchandise. Et dans ces moments-là, il culpabilisait un peu.
Piteux, il retirait son doigt du pot. Le jaugeait avec sa victime du jour : qu’elle en attestât les dimensions et s’y résignât. Il lui donnait alors son dû.
— C’est tout ! bredouillait-elle
Il soupirait, haussait les épaules.
— Ben oui, juste un doigt, on avait dit !
Contrariée, elle ramassait le petit pot, plein juste d’un doigt du fameux chocolat fondant de M. Grandois et repartait avec, jurant qu’on ne l’y reprendrait plus.

Chapelle Sixtine (détail) - Michel-Ange

 

Publié dans Portraits crachés

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