Constance du Ferrage

Publié le par Pilgrim.

Et puis il y a Constance. Constance du Ferrage. Aux manettes et à la surveillance de ses robots, gigantesques bras articulés, dont elle orchestre le ballet. Elle ne se lasse pas du spectacle. Agilité et légèreté dans des éclaboussures d’étincelles. Les machines virevoltent en de grands mouvements saccadés, attrapent les pièces de tôles embouties, soudent, collent, assemblent, expédient. Devant ses yeux, la voiture prend forme. Les côtés s’ajoutent au soubassement, les ailes et les ouvrants complètent l’armature. En un rien de temps, la caisse en blanc est fabriquée, parée pour son transfert en peinture.
Constance à la manœuvre, Constance concentrée dans son gris de travail, lunettes de protection sur le nez. Elle s’est habituée à son atelier, à l’ambiance un peu futuriste qui y règne, aux allées entre les lignes bordées de tableaux de commandes, qu’elle arpente la journée durant, de module en module, et dont elle partage le territoire avec ses collègues. Ils ne sont pas nombreux dans son périmètre. Nul besoin de main d’œuvre. Les robots sont là, qui opèrent de plus en plus vite, abattent de plus en plus d’ouvrage. Donc, non, ils ne se bousculent pas. Et les travées paraissent parfois désertes, alors même que l’activité bat son plein. Elle dénombre Hamid, Xavier, Soufiane et Fred, aux alentours. Chacun a ses modes opératoires, ses procédures à respecter. Elle apprécie cet isolement, elle qui ne supporte pas la promiscuité. Et le silence, aussi. Le silence malgré le vacarme, métaux hurlants et ronflements des moteurs. Silence, puisqu’ils ne se parlent quasiment pas. À peine un mot crié en passant, un mouvement de la tête, de la main, un sourire ; en signe de reconnaissance. Le bruit les contraint à se taire. Pas seulement le bruit : la cadence, le bon fonctionnement de la ligne à assurer. Que rien, surtout, ne grippe le processus de fabrication, ne ralentisse la chaîne. En découleraient d’inévitables répercussions sur sa tranquillité.
Constance les aime bien, ses collègues. Ils ne sont pas toujours très fins, jouent les gros bras ou les machos. Une façade ! Une posture pour paraître mec ! Ils demeurent corrects, la plupart du temps. Ils ont intérêt. Elle n’hésite pas à les rembarrer, ne manque pas de réparties. Certains s’en sont aperçus à leur dépens, depuis évitent de prêter le flanc à ses piques. Constance est une grande gueule, la décrivent-ils. Oui, grande… Sa marque de fabrique. Pas le genre à se laisser marcher sur les pieds. Le moyen de se faire respecter. Faut dire qu’elle n’est pas aidée par son physique. Petite, boulotte, un long buste arrimé à des jambes courtaudes, des proportions défaillantes qu’elle dissimule sous des vêtements amples. Elle a les rondeurs apparentes, qui s’affaissent à mesure qu’elle vieillit, malgré ses stratagèmes pour les rehausser. Impossible de les astreindre à une fixité qui les ferait oublier, elles s’affranchissent de toutes les entraves. Et attirent les regards. Forcément… D’autant qu’elle ne peut compter sur son visage pour les détourner, les regards. Un long visage, flanqué de joues interminables, qu’un nez épaté écrase. Des yeux un peu trop grands, une bouche avec des lèvres minces, sans envergure, et de beaux cheveux roux, qui ne suffisent pas à la rendre jolie. Un visage, le sien, qu’aucun maquillage jamais n’apprête, ordinaire, terne, sauf quand elle le fend de son généreux sourire. Elle sourit souvent, Constance… Elle a l’humeur égale ; une humeur que les multiples défaillances, anomalies, retards, ne parviennent à entamer. Même les directives, généralement sèches, et les réflexions de son chef y échouent. Elle ne s’affole pas : quel que soit le problème sur la ligne, tôt ou tard il sera résolu. Elle le sait d’expérience. Alors elle prend son mal en patience. Assure la maintenance, en attendant le moment où se réanimeront ses machines, où elles reprendront leur danse mécanique et tourbillonnante.
Constance est la seule femme, à sévir dans les parages. La plus proche, Amélie, est logée à deux allées de là. Elles se retrouvent à l’heure du déjeuner. En compagnie d’hommes, parfois. Mais toujours ensemble. Leur sexe les a rapprochées et elles ont appris à s’apprécier. Amélie l’expansive ; un joli bout de femme, qui suscite la convoitise au sein de l’usine, dont l’air revêche refroidit les ardeurs. Un air qui n’est pas prémédité, selon ses explications : « je ne fais pas exprès » prétend-elle, sans convaincre. « J’ai l’air si terrible que ça ? ! » et de froncer les sourcils, lèvres pincées, avant de s’esclaffer. Constance lui doit sa rencontre avec Stéphane. Depuis quatre ans, elle vivait seule en compagnie de son fils ; depuis qu’Alex était parti. Elle avait fini par se résigner à sa situation. Il avait suffi de ce barbecue, chez Amélie, ce dimanche-là, pour bouleverser l’ordre établi. De ce barbecue dans le petit jardin de sa collègue, où s’étaient réunies une dizaine de personnes, dont lui armé de sa fossette au menton. Les choses, ensuite, n’avaient pas traîné. Rapidement, il s’était installé chez elle et son fils. Et il y est toujours… Voilà dix mois que leur histoire dure ! Et ça se passe si bien, qu’aujourd’hui, il commence à parler d’un enfant à eux. Il y a Antoine, son fils, objecte-t-elle. Il la considère. Elle sait ce qu’il veut dire, lui répond-il. Oui, elle le sait. Elle le sait, ne se sent pas prête pour autant et tergiverse. Marquée par ces années, au cours desquelles elle devait assumer seule son garçon, elle peine à croire à son nouveau bonheur. Redoute l’issue de l’aventure. Alors, maintenant, elle souffle, Constance. Elle souffle et en profite. Elle voudrait continuer ainsi, sans se poser de questions, sans engager trop l’avenir. Juste apprécier cette paix que Stéphane permet. La vie est tellement moins difficile, avec deux revenus. Oui, juste se laisser porter… un peu… Ne sont-ils pas heureux, tous les trois ? Elle n’aurait jamais espéré qu’ils s’entendent aussi bien, lui et Antoine. Une chance, songe-t-elle, alors que tant de familles sont minées par les conflits.

Quand elle entre à son tour dans le bureau, qu’elle croise sur le seuil Hamid, tête baissée, qui quitte la salle sans lui adresser un regard, comme s’il ne l’avait pas remarquée, elle se rappelle le rendez-vous chez l’orthodontiste, pour Antoine. Il lui faudra partir plus tôt, demain soir, et à cette fin, obtenir un bon de sortie. Elle ira soumettre sa demande, dès qu’elle en aura terminé ici. Elle referme la porte, se présente : « Bonjour ! ». Derrière le bureau du chef d’atelier, se tiennent aussi un gars de la direction et un représentant du personnel. Ils la saluent en retour, la considèrent en soupirant et, après quelques précautions oratoires – ce n’est pas contre elle, ils ne peuvent faire autrement – lui laissent le choix : ou bien elle accepte une mutation à quelques centaines de kilomètres, ou bien elle quitte l’entreprise ; reclassement offert, évidemment.

Grand atelier d'usinage et de montage

 

Publié dans Portraits crachés

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