Rodéo
Chevaucher l'idée n'est pas la dompter. Je cherche à en saisir l'encolure. Une ruade et me voilà au sol, hagard, dans la nostalgie des trois secondes où, transcendé par l'illusion éphémère de sa clarté, j'ai tenu bon.

Personnage fantôme prend vie sous les doigts. Pure création ou double inspiré. Le vertige vient quand la confusion s'immisce. Qui procède du réel ? De qui procède le réel ? Comme ses souvenirs dont on ne sait plus si on les a vécus, dont on se rend compte qu'ils sont une construction de notre esprit. Un rêve ou un cauchemar gravé dans la mémoire qui nous fait douter du passé. Scène fantasmée que l'on se rejoue alors qu'on ne l'a jamais jouée. Le trouble nous saisit quand la séquence se pare de perversité. Elle requiert un effort de conscience pour qu'on l'évacue de nos possibles passés. L'on ne peut s'empêcher de penser que l'on se protège. Que l'on s'aveugle. Une barrière mentale. Le refoulement de nos déviances dans le subconscient. Pendant quelques minutes, l'on vacille, l'on ne sait plus qui l'on est, si l'on a vécu cette scène aux effets déflagrants, qui nous détruirait si elle s'avérait. La folie guette. L'esprit est au bord du gouffre. Sur le fil, il faut se garder de basculer. On s'accroche à l'histoire officielle.

Je m'y remets toujours. J'en ai plein la mémoire de mon ordinateur ; j'en rajoute encore. Des mots en ribambelles. Des histoires qui me font oublier l'absurdité de mon geste : combler le néant.
Au moins, quand j'écris, j'oublie que ça ne sert à rien.
Sisyphe, d’après José de Ribera, musée du Prado — [2], Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=53249604
Je tiens un journal dans lequel je m'enlise. Son échéance recule, suspendue à un événement qui n'arrive pas. Je suis condamné à le poursuivre. Perpétuité que je me suis à moi-même infligée. Un nouveau supplice pour un fait qui n'a pas eu lieu.
Tous ces mots qui m'entravent. Tous ces textes sur lesquels je ne parviens à tirer un trait, sur lesquels je reviens sans y revenir. Autour desquels je tourne et dont je voudrais m'affranchir pour passer, l'esprit libéré, à de nouveaux horizons. Beaucoup de textes non publiés, et en particulier ceux au long cours, sont des boulets à mes pieds qui m'empêchent de tourner leurs pages.

J'ai des bouts de ficelles que je noue les uns aux autres. Les raccords sont grossiers. La toile se tisse néanmoins. Il en surgit des accrocs qui donnent des lignes de fuite prometteuses. La corde est raide et peu sûre. Je la remonte ; on ne sait jamais. Des fois qu'en l'étirant, elle me claque entre les doigts et que l'éclair jaillisse. Je m'accroche aux aspérités du tissu pour avancer. Il reste des trous que la raison recommande de contourner. Je plonge dedans, tête la première. Et perds le fil.

Y revenir encore et encore au risque de dénaturer. L'équilibre est difficile à garder. Et l'épuisement du texte, une lame à double tranchant. Le fil est rompu. Le basculement vers le dépouillement. On assèche. On saigne à blanc. On enlève le gras jusqu'à racler l'os. La moelle comprimée éclate, fuit par les fissures de l'écriture qui craque. Exuvie ratatinée. À la fin ne reste qu'un mot que, de rage, on efface.

Puis-je me résoudre à un tête-à-tête avec mes mots ? Leur existence suspendue à la mienne seule. Ils n'ont de réalité que celle que je leur accorde. Il suffira que je disparaisse pour qu'ils se dissipent à leur tour et réduisent mes heures à eux consacrées à une absurdité irrémédiable. Le sens du néant. Et je me dis que c'est l'empreinte que je laisserai, ce néant, une empreinte qui aura le mérite de ne peser ni sur les générations à venir, ni sur la terre. Rien ou presque n'aura souffert de mon passage ici ; j'aurai marqué le monde comme une plume un sol en béton. Pffuitt. Je me volatiliserai avec mes milliers de mots. Plus rien n'en subsistera. Il y a du tragique dans ce destin, où la vie se réduit à rien. L'insignifiance et le désespoir. Les consolateurs y trouveront l'expression d'un peu de sagesse. Vanité...
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J'aime les poètes persuadés de ne pas l'être, poète.
J'aime les poètes qui te regardent avec intensité puis qui baissent les yeux, un peu honteux,
Honteux d'y avoir cru,
Qui n'y croient plus,
Qui pourraient y croire, pourtant.
J'aime les poètes qu'accompagne le silence, qui restent en retrait, à l'écart, à la lisière de la lumière.
J'aime les poètes qui lancent leurs vers comme des bouteilles à la mer, sans rien en attendre, en lettres mortes, dans l'indifférence absolue, et qui continuent, malgré tout.
J'aime les poètes qui écrivent sur du sable par tous les vents.
J'aime les poètes qui égrènent leurs mots dans les déserts, les puits sans fond, sans que personne ne s'en aperçoive.
J'aime les poètes que l'existence ne remarque pas.
J'aime les poètes qui n'existent pas.

... je me permets de vous soumettre une brève œuvre de fiction, un trip/texte éclair (et néanmoins sombre) d'à peu près 110 000 secs, qui s'intitule Machinchose.
Si je m'en réfère à votre profession de foi, publiée sur la page d'accueil de votre site, mon court roman devrait vous intéresser. Oui, il devrait... J'en doute néanmoins tant il engendre de la perplexité. Dans ces conditions, je le sais, je devrais m'abstenir mais s'il fallait que je m'abstienne à chaque fois que je doute, je n'aurais plus qu'à finir comme ce pauvre Bartleby et "je préfèrerais ne pas"...