•  

    Lucien marche droit— Oh, moi, maintenant, je marche droit, assure Max, un clin d’œil au débotté, lorsque Lucien lui demande des nouvelles de sa copine cordonnière. Terminé, les faux pas ajoute-t-il, histoire d'enfoncer le clou dans la semelle et d'entériner la méthode.
    Le ton de son pote ne laisse subsister aucun doute. Et son air de satisfaction, dans lequel il voit des promesses de félicité et des horizons de béatitude, lui arrache plus d'une larme à l’œil. Il n'hésite pas : il se convertit illico au procédé. Il rend grâce au podologue suprême, se signe et jure qu'il fera sienne cette arme de séduction massive. Il rentre chez lui le moins de guingois possible, change de pied et s'assujettit à son nouveau régime de rectitude. Très vite, se heurte au problème du faux pas. Qu'est-il ? Un qui part à gauche ou un qui penche à droite, un avorté ou un trop long, un bruyant ou un furtif ? Après quelques soirées devant sa glace, il finit par résoudre le mystère et aboutir à la conclusion qu'un bon pas, s'il est bon ne sera pas faux. Cette difficulté considérable surmontée, il peut se livrer avec confiance à ses exercices pédestres le long de trajectoires rectilignes tracées sur le parquet de son couloir ou en bordure de trottoirs pas cabossés. Lucien, au fil de son entraînement, acquiert aisance et maîtrise, si bien qu'il décide de se lancer tout de bon et, pour se faciliter la tâche en essuyant les plâtres, de tester son pouvoir d'attraction sur la marchande de chaussures qui, en toute logique, devrait y être encore plus sensible que la piétonne lambda.
    Sans un pas de côté, ni pas de deux, il franchit le seuil de la boutique, marche droit vers sa cible mouvante qui ne semble pas s'en émouvoir. Lucien s'en étonne. Il a pourtant tout bien fait. Il n'a pas dévié d'un iota. Les deux pieds parallèles, pas un de travers, recta et direct ! Il a néanmoins dû l'ébranler car elle lui demande sans tergiverser sa pointure. Et quand elle pose une paire de la taille idoine à ses pieds, il se dit qu'il a une longueur d'avance, qu'il a fait la moitié du trajet et que tout cela prend une tournure fort encourageante. Il enfile les chaussures. Elle lui dit : "Marchez voir !" Il se lève et, sous la houlette de la vendeuse, lance quelques pas qu'il regrette aussitôt. La dame a pavé sa route d'embûches : les pompes lui font mal, l'empêchent de déployer ses talents de marcheur droit, l'obligent à des contorsions indignes de son expertise. Elle hausse les épaules et conciliante – tout n'est pas perdu – lui enjoint, s'il veut préserver ses chances et envisager un bout de chemin avec elle jusqu'au comptoir, de passer outre et de les faire.
    — Faut que vous les fassiez, lui dit-elle explicitement, en désignant du menton les godasses.
    Incrédule, il la considère, puis ses pieds. Il trouve bizarre de faire les grolles alors qu'elles sont déjà faites. La preuve : il les porte. Il hésite mais l'inflexibilité de la dame, son assurance, le contraignent à s’exécuter. Il doit relever le défi. Il accepte l'épreuve.
    Il quitte la boutique, perplexe, la boîte sous le bras. Il se gratte la tête et, comme il est malin et pas très habile de ses doigts, il opte pour un raccourci et se présente chez la copine cordonnière de Max. La fille s'y connaît, a les qualités requises et les compétences concomitantes. Nul doute qu'elle saura les faire, elle, lui préparer le terrain, lui ouvrir la voie. Pourvu, seulement, que Max ne le soupçonne pas d'empiéter sur ses plate-bandes ; il pourrait en prendre ombrage !


    votre commentaire
  • Dans la main du miroir, son regard se perd. La surface polie efface les plis, les creux, les boursouflures des désirs étouffés. Une momentanée altération de sa perception. Il ravale la morsure du temps, se redresse, bombe le torse. Renonce.
    Son reflet le rattrape au collet, lui fait baisser les yeux vers son bide.

    Face à face

    Don Quichotte, illustration de Dubout


    votre commentaire
  •  

    Après son apparition dans le n°19, revoici Lucien dans la revue FPM, avec une de ses lucubrations dont il a le secret ! Un plaisir pour moi et pour lui de poursuivre cette collaboration littéraire (la 3ème après les n°17 et, donc, 19) avec Tarmac et sa revue si passionnante et exigeante. Le n°20 tient toutes ses promesses, il suffit de jeter un oeil sur la liste des contributeurs pour s'en convaincre : 

    Au n°20 de la revue FPM (Festival Permanent des Mots)

    OUVERTURE
    Muriel Quesne
    LIBRES COURTS
    Nadia gilard, Gérard Le Goff, Ada Fénor, Xavier Frandon, Scripta 21, Sanfilippo Salvatore, Vojka Milovanovic, Paul Dalmas-Alfonsi, Bendahmane Samir, Patrick Boutin, Philippe Labaune, Nard Ndoudi Jemison, Vergnaud Béatrice, Eric Vawga, Yannick Ilito, Elisabeth Granjon, Irina Breitenstein, Dominique Boudou, Evelyne Charasse
    SEQUENCES
    Murielle Compère-Demarcy (MCDem), Caroline Bragi, Marc Guimo, Benoit Camus, Jacques Cauda, Georges Thierry, Frédéric Dechaux
    REGARDS POSES
    Jacques Jean Sicard, Vincent Motard-Avargues, Dominique Boudou, Régis Nivelle
    DE LONG EN LARGE
    Jacques Lallié, Gilles Ivoire, Germain Tramier, Angèle Casanova

     

    Pour se procurer le numéro (disponible le trimestre), aller sur le site de la revue !


    votre commentaire
  • Son froc aux orties

    Rabelais, Labé, cordeliers. Lui, dans l'ordre, jeta son froc puis "Montfroc".

    "Bren, dit Gymnaste, bren pour vostre chapitre. Ce froc vous rompt les deux espaules, mettez bas.
    — Mon amy, dist le moine, laisse le moy, car par Dieu je n'en bois que mieulx."

    Rabelais - Gargantua, chap XXXIX.

     

    La mort du dauphin François, aux éditions 15K.

     


    votre commentaire
  • L'enfance de l'art

    Toutes les occasions sont bonnes pour parfaire l'éducation de la petite Louise. Une exécution populaire ne se manque pas. La belle cordelière foulera les pavés ou pas, tirera de l'expérience émotions fortes et matière à incarnation. L'on peut bien s'en donner à cœur joie et apporter sa pierre à l'édifice mythologique, s'agissant d'un personnage (Louise) dont certains doutent même de l'existence.

    Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
    J'ai chaud extrême en endurant froidure :
    La vie m'est et trop molle et trop dure.
    J'ai grands ennuis entremêlés de joie.

    Extrait - Sonnet VIII
    Louise Labé

    J'ai chaud extrême en endurant froidure, un vers qui résonnerait aux oreilles du dauphin François et de Montecuculli... 

     

     

    La mort du dauphin François, aux éditions 15K.

     


    votre commentaire
  • Le peuple de Lyon à la sauce Champier

    Ainsi s’expriment « la reverance et amour qu’ont les Françoys envers leurs princes, et quant grande doleur ilz ont, si les sentent offensez. » (Mémoires de Martin et Guillaume du Bellay). De l’Italien, ne subsiste plus la moindre trace… Ils sont bonne pâte, ces Lyonnais, pas rancuniers pour un sou, qui manifestent avec autant de ferveur leur attachement à la famille royale alors que celle-ci n’hésite pas à leur envoyer les lansquenets dès qu’ils se plaignent un peu trop fort. Que les ouvriers se révoltent contre leurs patrons ou que la populace crie famine, François dépêche son prévôt et noie l’affaire dans le sang. Ils en avaient fait l’expérience lors de "la grande rebeyne", quand Symphorien Champier, un édile médecin, conservateur et nationaliste, chantre de la thérapie par l’ointe France et ses innombrables sources miraculeuses et, par voie de conséquence, contempteur incorruptible de l’hétérodoxie arabe et de ses charlatans Avicenne et Averroès, Champier, donc, qui avait par ailleurs commis une vie de son cousin Bayard au succès retentissant, s’était, dans la louable mais irréfléchie intention de préserver la santé de ses concitoyens, mis en tête d’augmenter les prix non seulement du blé mais aussi du vin. Les pauvres de Lyon ne l’avaient pas entendu ainsi : on ne s’en prendrait pas à la dive bouteille ! Ils avaient brûlé la maison du malheureux Symphorien et dans leur lancée, pillé la ville. S’en était suivie une répression que le roi avait voulue exemplaire.

     

    La mort du dauphin François, aux éditions 15K.

     


    votre commentaire
  • Le lieu du crime

    Beaucoup affirment que cette partie de jeu de paume s’est disputée à Tournon. Ils arguent pour cela, la présence du dauphin dans cette cité, le jour de sa mort. Selon d’autres, on ne l’y aurait transporté qu’après, situant les lieux à Lyon, à cette maison du Plac, où plus tard fut établi le monastère de Sainte Claire. Devant tant de précisions, nous nous inclinons, même s’il paraît curieux de déplacer un malade vers une ville somme toute assez modeste, quand on se trouve dans l’un des centres les mieux achalandés d’Europe en hôpitaux et en médecins. Sans doute souhaitait-on rapprocher l’enfant de son papa. À moins qu’il ait simplement préféré échapper au diagnostic et aux mains du vénérable et docte Champier, qui sévissait dans la capitale des Gaules. D’autres vont encore plus loin et placent l’événement à Valence. Pourquoi pas ? Du moment que c’est le long du Rhône. En attendant que les historiens se mettent d’accord, François frappe à bras raccourcis sur la balle.

     

    La mort du dauphin François, aux éditions 15K.

     


    votre commentaire
  • La parole à l'avocat de la défense

    Voltaire s'insurge contre le recours aux supplices. Il n'a de cesse de les condamner et d'argumenter contre. Il brandit alors le cas Montecuculli pour étayer son discours. Ainsi, dans son dictionnaire philosophique, le grand homme examine son affaire et déroule sa démonstration, imparable, qui débute ainsi : "Je passe à travers mille échafauds, et je m’arrête à celui du comte de Montecuculli, qui fut écartelé en présence de François Ier et de toute la cour, parce que le dauphin François était mort d’une pleurésie." et se conclut par ces mots : "Il résulte que cette légèreté particulière aux Français a dans tous les temps produit des catastrophes bien funestes. À remonter du supplice injuste de Montecuculli jusqu’à celui des templiers, c’est une suite de supplices atroces, fondés sur les présomptions les plus frivoles. Des ruisseaux de sang ont coulé en France, parce que la nation est souvent peu réfléchissante et très-prompte dans ses jugements. Ainsi tout sert à perpétuer les malheurs de la terre. "

    L'italien ne pouvait rêver meilleur avocat... Plus de deux siècles après son écartèlement, il a dû apprécier à sa juste valeur ce soutien.

     

    La mort du dauphin François, aux éditions 15K.

     


    votre commentaire
  • Balzac, c'est la Cath qu'il préfère

    Il n'a aucun doute, l'Honoré. Pas touche à la Cath. C'est l'empereur qui est à la manœuvre. Et Montecuculli est son instrument.

    "Catherine, agée de dix-sept ans et pleine d'admiration pour son beau-père, était auprès de lui lors de l'événement ; Charles-Quint seul paraissait avoir intérêt à cette mort, car François 1er réservait son fils à une alliance qui devait agrandir la France."

    Sur Catherine de Médicis - Honoré de Balzac

     

     

    La mort du dauphin François, aux éditions 15K

     


    votre commentaire
  • Le vase, etc...

    Brantôme en fait tout un sketch, de ce vase...

    "... et pour ce, dona Agnès Beatrix Pacheco, dame d'honneur de la reyne Eleonor, luy avoit faict présent d'un petit vase dont on use en Portugal, qui est d'une terre tanée si subtile et fine qu'on diroit proprement que c'est une terre sigilée ; et porte telle vertu, que, quelque eau froide que vous y mettiez dedans, vous la verrez bouillir et faire de petits bouillons comme si elle estoit sur le feu ; et si pourtant n'en perd sa froideur, mais l'entretient ; et jamais l'eau ne fait mal à qui la boit, quelque chaud qu'il aye, ou quelque exercice violent qu'il face.
    On dit que les roys de Portugal (et mesmes moy estant en Portugal, il me l'a ainsy esté confirmé par gens anciens qui l'ont veu jadis) ne beuvoient point de vin, que de l'eau ; et ceste eau ne beuvoient dans autre couppe ny vases qu'en ceux là faicts de ceste terre ; et, après qu'ils avoient beu le coup, le cassoient en le laissant tomber devant eux, et puis falloit changer ; et ne beuvoient jamais deux coups dans un mesme vase ; mais depuis cela a esté changé..."

    Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André, Vicomte de Bourdeille

     

    La mort du dauphin François, aux éditions 15K


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires