• Je me suis toujours demandé ce que tu portais dans tes sacs, Tank Man. Un élixir d'indestructibilité ? De la poudre d'hypnose ? Ou ton frichti ? Un répulsif antichar ? Le guide du parfait torero ? Ou le goûter du conducteur qui te fait face ? À moins que ce soit le plan de la place et son Livre des légendes ? Le foulard saignant de la révolte ? Le dernier souffle des victimes de répression ? Tu ne les lâches pas. Tu n'as pas besoin de les lâcher. Ton corps en rempart te suffit bien assez pour les arrêter, tous, l'espace d'un instant. Moment suspendu. Ce moment où tu permets au monde de croire que les super-héros existent.

    Tank Man

     Photo de Jeff Widener


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  • Lucien se creuse la tête

    Lucien saisit la perceuse, la brandit devant Max, effaré. Et l'approche de son crâne. Il a décidé de se creuser la tête.
    — Mais arrête ! Fais pas ça ! s'écrie son ami.
    Lucien l'approche encore. Fait rugir le moteur et vriller la mèche à ça de son oreille, avant d'éclater de rire.
    — Ah, ah, comme tu m'as cru !
    Lucien écarte l'outil de sa tempe, en se moquant de Max.
    — T'as vraiment cru que j'allais le faire.
    Max n'en mène pas large. Il est obligé de le concéder ; à un moment, il a pensé que Lucien passerait à l'acte. Sa pratique du personnage, les antécédents du bonhomme, l'autorisaient à l'imaginer.
    — T'es trop con ! rétorque-t-il, mauvais joueur.
    — C'est une expression.
    Max considère son ami, interrogatif. Il ne comprend pas où Lucien veut en venir. Ce dernier, indulgent et attendri par son air abruti, consent à étayer son propos.
    — Oui, se creuser la tête, c'est une expression. Je vais pas me creuser la tête pour de vrai.
    La révélation laisse pantois Max, tant qu'il en reste coi et les bras ballants. Son pote ne cessera donc jamais de le surprendre. Son insondable esprit l'étonnera toujours.
    — Ça veut dire : réfléchir.
    Lucien hoche la tête, une façon de bien peser ses mots et d'en souligner la portée. Mais comme Max ne parait pas la mesurer, il met les points sur les i.
    — Oui, se creuser la tête, ça veut dire réfléchir.
    Un silence gêné s'instaure. Max semble très impressionné. Si bien que Lucien se demande s'il n'a pas surestimé les capacités cognitives de son ami. Dans un élan de charité, il consent à reformuler son explication.
    — Quand je dis que je me creuse la tête, en fait, je dis que je réfléchis, répète-t-il patiemment.
    Le regard incrédule qui lui répond le fait douter de ses capacités pédagogiques. À moins que cela vienne de Max et de ses dispositions particulièrement limitées.
    — Tu comprends ? tente-t-il à nouveau. Pas réfléchir, le miroir, hein ? Réfléchir... le cerveau.
    Max parait véritablement déstabilisé. Il dévisage son interlocuteur avec perplexité, comme s'il le découvrait pour la première fois ou après une longue période de coma.
    — Euh... oui... confirme-t-il.
    — Se creuser la tête... réfléchir... insiste Lucien, patient, pour être sûr de faire passer son message.
    — Oui...
    — Hein ?
    — Oui, d'accord...
    — T'as compris ? Réfléchir, se creuser la tête, tout ça.
    — Oui... oui.
    — Hein ?


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  • D'aucuns prétendent que l'artiste s'en est inspiré. D'autres, non. La dispute est stérile. La trace des archétypes dans l'inconscient collectif. Et leur jaillissement en images toujours renouvelées. Nous sommes d'un âge immense.¹

    ¹ : CG Jung

     Le cri, Edvard Munch - Momie Chachapoya, Musée de L'homme (Paris) - Les 7 boules de cristal, Hergé

     


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  •  

    J'aurai le plaisir de me rendre à L'Isle sur le Doubs, le 18 mai 2019, après-midi, pour la deuxième édition du salon littéraire organisé par le collège Paul-Élie Dubois et à l'initiative de l'autrice Cécile Ama Courtois. J'y serai avec les Plumes Comtoises. 
    Les collégiens seront donc à nouveau à la manœuvre pour faire de cette manifestation un moment riche en animations et événements. Ce sera en outre pour moi l'occasion de conclure le travail mené ces derniers mois avec une classe de 4ème, à partir des Brèves revisitées, suite à mon intervention au collège au début du mois de mars (voir ici, pour plus de détails).

     


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  • ... je me permets de vous soumettre une brève œuvre de fiction, un trip/texte éclair (et néanmoins sombre) d'à peu près 110 000 secs, qui s'intitule Machinchose.
    Si je m'en réfère à votre profession de foi, publiée sur la page d'accueil de votre site, mon court roman devrait vous intéresser. Oui, il devrait... J'en doute néanmoins tant il engendre de la perplexité. Dans ces conditions, je le sais, je devrais m'abstenir mais s'il fallait que je m'abstienne à chaque fois que je doute, je n'aurais plus qu'à finir comme ce pauvre Bartleby et "je préfèrerais ne pas"...

    Dans le doute...


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  • Cette enquête est gênante. Faudrait pas qu'en examinant la bête, ils déduisent les mauvais traitements. Cela ferait mauvais genre. Le mieux serait de les prendre de court et d'emballer la dissimulation de preuves dans les contours d'une drama propre à déclencher une immense émotion populaire. Qu'on en oublie les sournoises accusations des pointilleux de la cause animale !
    Le plus problématique sera de l'attirer sur les rails juste au moment où la locomotive déboule. Le reste ira de soi. L'histoire toute trouvée : l'éléphant s'élance au secours de l'éléphanteau et se sacrifie pour le sauver. De quoi faire pleurer dans les chaumières. Et de soustraire le corps aux autorités pour cause d'hommage national et en vertu du respect dû au mort célèbre. On se dépêchera d'empailler l'animal et, par la même occasion, de le raccommoder un peu, de ravauder les lésions, d'en atténuer les traces. Ni vu ni connu. Une remise à neuf qui vaudra à jumbo un baroud d'honneur et une tournée post-mortem pavée de succès. Barnum, dans son inépuisable ingéniosité, lui inventera même une veuve pour l'accompagner dans ses exhibitions.

    Image : source.  


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  • Autour des Brèves revisitées, avec les 4ème du collège Paul-Elie Dubois

    J'ai eu le plaisir de rencontrer début mars la classe de 4ème C du collège Paul-Élie Dubois (à L'Isle sur le Doubs), à l'invitation de sa professeure de français (et avec la documentaliste de l'établissement), afin de parler de la nouvelle en générale et des Brèves revisitées en particulier. Une intervention en illustration de la thématique la fiction pour interroger le réel. L'échange s'est conclu par un passage de relais puisque les élèves ont à leur tour été sollicités, avec pour mission de s'inspirer, à l'instar des auteurs du collectif des éditions Zonaires, de brèves de l'actualité (qu'ils auront choisies) pour en tirer des histoires.
    Ils ont accepté de jouer le jeu. J'ai le privilège de les accompagner dans leurs travaux d'écriture. Ils sont à l'ouvrage sur des textes variés, plein de ressorts et de fantaisie, poétiques et à l'imagination débridée, des textes d'où émane une énergie bien revigorante. Un grand bravo à eux !

     

     


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  • Un effondrement

    J'avais 16 ou 17 ans quand j'ai écrit ce texte. Des années, avec d'autres avant, d'autres après, où je sillonnais, le plus souvent solitaire, les rues de Paris. De la porte de Choisy, où j'habitais, jusqu'aux Halles et Beaubourg en passant par le quartier latin, où j'étudiais. Mon territoire, balisé par les salles obscures que je hantais et qui m'ont fait découvrir le monde, les salles Action, le Champo, L'Escurial, le Reflet Médicis, le Hauteufeuille, le Galande où, pendant des années, l'on a diffusé Brazil et où se tenait (se tient toujours ?) la grand messe du Rocky Horror Picture Show, et toutes les autres salles, celles des Gobelins, d'Odéon ou des Halles. Mon territoire avec ses points d'ancrage qu'étaient la Contrescarpe, le Luco, les quais et le Vert-Galant, le boulmich ou L'odéon, et les libraires, les disquaires où je traînais, les cafés où l'on se rejoignait et Notre Dame pour phare, à la vue de laquelle, à chaque fois, je me sentais pousser des ailes. 
    J'avais 16 ou 17 ans, quand j'ai écrit ce texte un peu bancal, emphatique et sentimental, maladroit et ponctué de clichés, néanmoins sincère ; un texte intégré dans un recueil qui depuis dort dans un carton, avec tant d'autre qui l'ont rejoint. Et il y a un peu de cet adolescent, qui est parti en fumée avec Notre Dame. Consumé. Une petite mort. 

    J'avais 16 ou 17 ans quand j'ai écrit ce texte, que j'exhume et restitue tel quel : 

    Ballade

    J'ai fait l'amour sur un toit de Paris avec mon ombre,
    Alors qu'un nuage indiscret s'étalait autour de moi.
    J'arrêtai le temps pour le chevaucher et m'élançai dans la pénombre.
    Je planai, abandonné dans tes possessifs bras,
    Ma Dame, qui ont étreint jusqu'au plus laid des hommes.
    Prostituée respectable, tu t'es offerte à Quasimodo,
    Et aujourd'hui, c'est à moi, éperdu, que tu te donnes.
    Je dansai entre les jambes encourageantes du Pont Neuf,
    Attiré par les improbables silhouettes que dessinaient les belvédères
    Et me jetai dans la Seine, où échoué sur une invisible nef,
    Je fus porté vers l'ange qui me frôla de son aile légère.
    Je volai au-dessus de la République au regard triste
    Et me sentis coupable, coupable de ses détresses ;
    Je pleurai et elle posa sur les miennes ses lèvres discrètes.
    Mes larmes rejoignirent celles, intarissables, des Champs-Élysées
    Et je me laissai conduire par les flots jusqu'à l'Arc
    Dont le triomphe faisait pâlir l'obélisque exilé.
    Je redécouvris le fascinant et imposant tombeau face au parc
    Et le surpris à regretter son allure terrifiante,
    Tandis que les rues m'encourageaient de leurs sourires
    À les pénétrer, à entrer dans leur insatiable ventre.
    J'appréciai le corps frémissant de la rue de Mouffetard,
    Me délectai jusqu'à l'ivresse de la sensuelle rue de Buci
    Et connus la jouissance avec Saint-Andre-Des-Arts.
    Enfin, j'offris mon corps, répandis mon sang, rue Saint-Denis,
    Abandonnai mon âme repue sur les toits de Montmartre
    Et je mourus pour devenir Paris.

     


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  • Je traverse le temps
    Comme une plume l'air
    Sans faire de bruits sans faire de vagues.

                                                             Je t'aime.


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  • Lucien sort de sa zone de confortMax, toujours prompt à lui vouloir du bien et à partager ses bons tuyaux, fiabilité et étanchéité garanties, et ce en dépit de ses carences en plomberie, lui a conseillé de sortir de sa zone de confort.
    — J'ai appris ça, il faut pas hésiter à sortir de sa zone de confort, lui a-t-il dit, vautré sur son canapé, ce qui ne manquait pas de piquant et conférait à son propos un poids de fakir. 
    Quelques semaines auparavant, sa copine cordonnière l'avait quitté sous prétexte qu'elle avait trouvé meilleure chaussure à son pied et il peinait à s'en remettre. Lucien compatissait. Lui-même aurait eu du mal à se rechausser après une telle trahison. Et il n'apportait pas le même soin à ses pompes que son camarade. Max n'avait rien à envier à personne en cette matière ; il ne lésinait pas sur la qualité, brillait par ses choix de pâtes à enduire. Et pourtant... Les femmes étaient décidément difficiles à suivre. Bref, Max était dans ses petits souliers et, comme ça lui faisait un peu mal et lui serrait les orteils, il s'allongeait sur le divan d'une aide psychologique qui se moquait bien de savoir s'il cirait ses mocassins ou pas, du moment qu'il ne se les essuyait pas sur son cuir.
    — C'est ma directrice de conscience qui m'a révélé ça à la fin d'une séance, a-t-il poursuivi dans son désir d'épanchement. En plus, elle a de jolies jambes, a-t-il ajouté pour démontrer la pertinence de la suggestion.
    Lucien, qui est un homme ouvert d'esprit et prêt à toutes les expériences, pourvu qu'elles lui soient bénéfiques, en lui apportant par exemple un mieux-être ou la satisfaction d'un accomplissement personnel, et pourvu qu'elles soient légitimées par une parole experte, s'est dépêché de retenir la leçon et de se l'appliquer. Avec beaucoup plus d'énergie et de résolution que son pote Max – soyons miséricordieux : le pauvre encore sous le coup de sa rupture n'a pas les mêmes ressources mentales que lui – puisque, depuis deux mois, il évite de rentrer chez lui ; il dort sur son paillasson, à la porte de son appartement. 


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