• Je traverse le temps
    Comme une plume l'air
    Sans faire de bruits sans faire de vagues.

                                                             Je t'aime.


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  • Lucien sort de sa zone de confortMax, toujours prompt à lui vouloir du bien et à partager ses bons tuyaux, fiabilité et étanchéité garanties, et ce en dépit de ses carences en plomberie, lui a conseillé de sortir de sa zone de confort.
    — J'ai appris ça, il faut pas hésiter à sortir de sa zone de confort, lui a-t-il dit, vautré sur son canapé, ce qui ne manquait pas de piquant et conférait à son propos un poids de fakir. 
    Quelques semaines auparavant, sa copine cordonnière l'avait quitté sous prétexte qu'elle avait trouvé meilleure chaussure à son pied et il peinait à s'en remettre. Lucien compatissait. Lui-même aurait eu du mal à se rechausser après une telle trahison. Et il n'apportait pas le même soin à ses pompes que son camarade. Max n'avait rien à envier à personne en cette matière ; il ne lésinait pas sur la qualité, brillait par ses choix de pâtes à enduire. Et pourtant... Les femmes étaient décidément difficiles à suivre. Bref, Max était dans ses petits souliers et, comme ça lui faisait un peu mal et lui serrait les orteils, il s'allongeait sur le divan d'une aide psychologique qui se moquait bien de savoir s'il cirait ses mocassins ou pas, du moment qu'il ne se les essuyait pas sur son cuir.
    — C'est ma directrice de conscience qui m'a révélé ça à la fin d'une séance, a-t-il poursuivi dans son désir d'épanchement. En plus, elle a de jolies jambes, a-t-il ajouté pour démontrer la pertinence de la suggestion.
    Lucien, qui est un homme ouvert d'esprit et prêt à toutes les expériences, pourvu qu'elles lui soient bénéfiques, en lui apportant par exemple un mieux-être ou la satisfaction d'un accomplissement personnel, et pourvu qu'elles soient légitimées par une parole experte, s'est dépêché de retenir la leçon et de se l'appliquer. Avec beaucoup plus d'énergie et de résolution que son pote Max – soyons miséricordieux : le pauvre encore sous le coup de sa rupture n'a pas les mêmes ressources mentales que lui – puisque, depuis deux mois, il évite de rentrer chez lui ; il dort sur son paillasson, à la porte de son appartement. 


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  • Janka riait. Il riait à s’en décrocher les mâchoires. À se tenir les côtes. À s’étouffer. Trop plein de bonheur. Quelle journée ! Si belle journée.

    Dans les égouts, les rats pullulaient.

    Il avait couru tout du long. Le long du fleuve. Sur les quais bruyants. Puants. Vibrants. Cerbère l’accompagnait. Cerbère haletait. Un filet de bave au coin de la gueule.
    Assise, la mère les regardait. Elle surveillait son enfant. Bienveillante sur son banc. Tandis que la ville bourdonnait. Exhalait l’affairement. Nul n’eût pu dire d’où suintait le malaise.
    Le vieux se tenait sur le pont. Accoudé à la balustrade. Il reniflait. Il toussait. Les voitures vrombissaient derrière lui. Crachaient leur langue de fuite. Des postillons que le soleil portait en nimbe de poussières. Des vapeurs lourdes qui stagnaient à ras des visages.
    Du bitume sourdait l’écho rampant des pas de la vieille. Elle descendait les escaliers. L’accès aux berges. La canne résonante. Toc, toc, toc… Elle avançait. Titubait. Oscillait. La main sur son front. Sueur. L’angoisse perlait sur les pavés, telle une nappe d’huile se répandant en des rigoles d’amertume. En même temps, elle égrenait ses soupirs. Suffocation. Les battements de l’artère souterraine.

    La mère se détourna. Lent mouvement du corps. Noya son regard dans les prunelles vitreuses de la vieille. Clapotis. Une péniche passa, troubla les ondes, sécréta de l’écume grise que le courant balaya, absorba. Les vaguelettes se brisèrent une à une. S’écrasèrent sur la digue. Cerbère aboya. Janka s’approcha.

    Dans les égouts, les rats se défièrent.

    Il reconnut la vieille. Il redressa la tête. Éblouissement. Le soleil lui tira des larmes de douleur. Rayons enfumés qui irisaient les flaques de chaleur. Les doigts en visière, il distingua la silhouette du vieux. Là-haut. Sur le pont… Alors, Janka saigna du nez. Gouttes de sang sur la terre assoiffée. Avalées, dissoutes. Janka saigna du nez. Des spasmes le secouèrent.

    Dans les égouts, les rats s'entre-tuèrent.

    La 12ème mort de Janka


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  • Trop d'auteurs, pas assez de lecteurs, et moi et moi et moi, auteur et lecteur. Des pages et des pages échouées dans mon tiroir, dans ma mémoire. Lecteur solitaire de mes mots relégués. Trop rare lecteur de livres imaginés, voués à l'absolue retraite des projets avortés. Et lecteur. Ma bibliothèque est pleine des mots qui sédimentent mes rêves de littérature. Et qui les enlisent dans des espoirs déçus. Parce que je persiste à glisser les miens. Aveuglément, je me dis, pourquoi pas, qu'ils se suffiront à eux-mêmes. L'arrogance de croire qu'ils se suffiront à eux-mêmes, que par la seule puissance de leur évidence ils s'imposeront. L'illusion est coriace.

    Et moi et moi et...


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  • In Retiro

    Invisibles - Jaume Plencia (Palacio de Cristal - Parc du Retiro - Madrid)

    Dans le palais de cristal
    Les silences invisibles sont suspendus aux chants des oiseaux
    Des rayons muets ricochent contre la verrière.


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  • hallelujah Duduche est revenu il est de retour entier et en pleine forme mon coeur mon coeur ne t'emballe pas fais comme si tu ne savais pas que le Duduche est revenu vous mes mains ne tremblez plus souvenez vous quand je vous pleurais dessus Duduche est revenu dans le fourré est réapparu sur la route en se dandinant m'est passé sous le nez réjouissez-vous Duduche is back il a échappé à la mort les pneus n'auront pas eu sa peau aucun prédateur ne lui aura volé dans les plumes sacré Duduche puisque te v'là sain et sauf à cueillir les graines que les passereaux font tomber des nichoirs et des mangeoires au gré de leurs allées et venues où étais-tu tout ce temps pas là pas là mais t'étais où l'on s'inquiétait dans les parages l'on s'interrogeait z'avez pas vu Duduche oh la la la la la z'avez pas vu Duduche et ça y est je l'ai vu veux-tu venir ici je n'le répèt'rai pas veux-tu venir ici oh il est reparti à fond la caisse quelle santé il n'a rien perdu de sa dextérité une pointe de vitesse à faire pâlir Mathilde qui certes n'a pas les mêmes dispositions il faut le reconnaître malgré la taille de ses mollets et ses baskets de compétition il n'y a pas photo la vie

    p 437 : le retour de Duduche


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  • Tu n'entends plus qu'elle,
    La rumeur du bord du gouffre.

    Tu t'en fous, t'as ta bonne étoile.

    Oreilles bouchées, yeux bandés, sauter à pieds joints ; on verra bien.

    Etoile trompeuse


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  • Un recueil que la mort hante. Où les personnages sont comme des insectes cernés. Pris dans les filets de leur destin. Ou dans les barbelés. C'est selon. Bouffons de la fortune, dirait Roméo. Le Fatum auquel on se heurte et qui emprisonne ses proies. L'absurdité de l'existence, la vanité que c'est de se débattre contre l'inéluctable. D'où le sentiment d'enfermement qui domine, tout le long de la lecture. L'on s'échine à fixer la vie sur une photo, un tableau. L'un ira même jusqu'à inséminer son oeuvre pour la lui insuffler mais la mort est têtue et la vacuité du geste inexorable. C'est toujours une image de la mort qu'on obtient et finalement des gisants qu'on fixe sur pellicule. Ces trois photos seront aussi mystérieuses que la centaine d'autres qui dorment dans le sac de toile. Tous ces sourires sans nom qui peuplent la surface argentique finiront par disparaître aussi bien que les corps qui y ont laissé leur trace. Ce n'est qu'une question de temps (extrait de Faussaire). Et l'on aura beau tenter de les faire revivre ces morts, comme Elisa par le prisme de ses jumelles, c'est peine perdue. Seuls les mots pourront quelque chose et donner le change... Sauver une trace, la  mémoire, un souvenir. Ainsi dans la dernière nouvelle du recueil où l'homme, zombi tant qu'il vivait, trouve à s'incarner et s'anime (au sens premier du terme) à travers son dernier message. Seuls les mots et peut-être aussi les grands-mères, personnages récurrents, un peu sorcières un peu fées, qui offrent un ancrage dans la vie et la possibilité d'une île.
    Tout le recueil est irrigué par ce sens du tragique et c'est ce qui en fait, selon moi, la réussite et la profondeur. Profond et émouvant, comme ce magnifique texte Temps de chien, sans doute mon préféré, qui fait écho à un autre, souvenir d'enfance, où était déjà annoncée la mort du père, mort dont l'ombre plane sur les protagonistes décidément humains, trop humains. 

    Le recueil de nouvelles, Ivresse de la chute, de Joël Hamm est disponible sur le site des éditions Zonaires.


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    Et d'aucuns pensèrent qu'au pied du mur tombé l'histoire s'était dissoute dans les notes de Rostropovitch et disséminée en pluie de cailloux dans les poches d'enfants gâtés qui les exhiberaient comme des trophées sur leurs étagères.

     

     

    Échantillon de béton provenant du mur de Berlin
    Wikimedia


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  • Lucien empêché

    Depuis que Lucien donne son avis, il prête le flanc à la critique. On peut certes lui reprocher sa générosité à géométrie variable, ses fluctuations selon qu'elle concerne son avis ou son flanc. S'il renonce volontiers au premier, il tient à récupérer le second. À sa décharge, il est plus facile de retrouver un avis qu'un flanc. Sauf à vivre à la montagne ou en terrain escarpé, et encore, il est parfois glissant. Il peut facilement nous échapper. En plus de prêter le flanc, on perd pied et l'on se retrouve les quatre pattes en l'air. Lucien se méfie de la critique. Sous le prétexte qu'elle est souvent gratuite, elle s'autorise des privautés. S'il n'y prend garde, elle s'appropriera son flanc et le laissera comme deux ronds, justement, des ronds de flan. Et ça ne lui dit rien, à Lucien, parce que bof, un rond de flan, ça ne fait pas trop rêver ; et pas plus deux qu'un. Il la surveille, donc. Il la garde à l’œil et en ligne de mire. Il s’assoirait bien dessus aussi, le meilleur moyen de se prémunir contre ses inclinations. À portée de main et sous ses fesses, il la tiendrait sous sa coupe et lui ferait battre la sienne, de coulpe. Si bien que la critique serait obligée de le lui rendre, son flanc, au bout d'un moment. Parce que Lucien a beau faire du sport et réduire les sucreries, il pèse toute de même son poids et celui de ses vêtements, ce qui n'est pas rien. Elle étoufferait, rendrait gorge, sauf que Lucien, sa gorge, ça ne lui dit rien ; il préfère son flanc à lui à sa gorge à elle. Il en a déjà une opérationnelle, merci pour elle, qu'il n'a pas l'intention de remplacer même si parfois elle gratte un peu. Alors il insisterait et la critique n'aurait d'autre choix que de le concéder. Déjà qu'il donne son avis, il ne faut pas abuser. Il trouve la critique exagérée. On lui cède ça, elle réclame ça. Elle n'en a jamais assez. À bien y penser, ça le révolte, Lucien, toute cette avidité. Il est bonne pâte, bonne poire aussi, il l'admet, et l'ensemble fait une bonne tarte, mais il ne faut pas pousser Lucien dans les orties. Ça pique ! D'autant qu'il n'est pas une mémé. Il y a des limites à ne pas franchir et des côtes, aussi pentues que son flanc soient-elles, à ne pas gravir. L'histoire d'Adam le confirme : une côte en moins et hop, ceinture, on doit s'astreindre à un régime alimentaire serré, une pomme pour menu. Bonjour l'enfer ! Surtout que la contradiction a tôt fait de se manifester et de solliciter son dû, elle aussi. Elle revendique sa part de flanc. Si bien qu'à la fin, l'on ne sait plus où donner de la tête. Au point de la perdre, sa tête, et ses nerfs avec. Et le voilà dépouillé. Il ne manquerait plus qu'on lui demande sa parole, aussi, alors même qu'il l'a déjà libérée. Il ne lui resterait qu'à se taire. Et à garder son avis pour lui. Voilà comment on coupe les élans de générosité des gens ! Vraiment : quel gâchis !


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