• Lucien "performe".

    Lucien ne sait pas trop comment il s'est retrouvé là ; mais il y est. Ce dont il est certain : il ne l'a pas fait exprès. Alors, quand le bonhomme qui ressemble à un maître des lieux traverse la salle bondée de bizarreries entourées de visiteurs dénudés et s'approche de lui, il cherche une excuse, une explication pour justifier sa présence, un prétexte comme quoi il s'est perdu, qu'il a juste lu "entrée libre" sur la porte, qu'il ne dérangera pas, qu'il a déjà repéré la sortie.
    — Euh...
    Il n'a pas besoin de se répandre en actes de contrition, l'autre l'accueille avec enthousiasme.
    — Vous pouvez vous déshabiller.
    Lucien s'étonne. La requête s'avère plutôt incongrue et pas trop dans ses cordes. Un examen de la place assure toutefois que la pratique est d'usage, par ici.
    — Ben non, je ne me déshabille pas...
    Le monsieur le toise, hoche la tête d'un air inspiré.
    — Personne ne vous a demandé de vous déshabiller.
    — Ah ?
    Il l'avait cru. Cependant, comme il n'est pas très bien dans ses baskets, il ne jurerait de rien.
    — Il faudrait enlever votre T-Shirt.
    — Ah ! Bon...
    Lucien qui n'aspire qu'à manifester sa bonne volonté, montrer son esprit de conciliation et satisfaire cet hôte qui ne l'a pas foutu dehors, s'exécute.
    — Et puis, vos chaussures et votre pantalon, aussi.
    — Ah !
    Il ôte aussi les chaussures et le pantalon.
    — Euh, je peux garder mon slip et mes chaussettes ?
    Le bonhomme y consent.
    — Venez, maintenant.
    Il l'attire vers un drôle de truc, que Lucien peine à nommer. En gros, un cintre est attaché à un piquet planté dans un pot en terre cuite, façon jardinière, et autour, tourne une fille en culotte et en soutif.
    — Voilà, il faudrait que vous tourniez autour du pot.
    Lucien considère son interlocuteur. Il ne comprend pas trop ce qu'il doit faire.
    — Il faut que vous tourniez autour du pot, répète le monsieur. Vous faites partie de l'œuvre. C'est le principe, il faut que le public s'engage intrinsèquement dans la résolution de l'œuvre d'art pour qu'elle advienne et prenne tout son sens.
    Lucien jette des regards affolés autour de lui. Il n'entrave que couic. Il a des doutes et craint de n'être pas à la hauteur. Mais comme ce n'est pas tous les jours qu'il a l'occasion de tourner en slip et chaussettes autour d'un pot cintré en compagnie d'une fille en culotte et soutif, il se lance.
    Très concentré, il s'applique. Puis la routine s'installant, il orbite sans plus y penser.
    — Sympa, hein ? s'adresse-t-il à la fille.
    Elle ne répond pas. Il hausse les épaules.
    — Bah !
    Il poursuit quelques longues minutes. Une heure après, la lassitude commence à poindre. Il s'efforce néanmoins de maintenir le rythme. D'autant que la fille lui a presque souri, une fois. Que, depuis, il s'interroge sur le moyen le plus rapide de dégrafer un soutien-gorge d'une seule main. Il réfléchit tout en s'efforçant de ne pas bander ; cela pourrait dénaturer l'œuvre.
    — Mince !
    Il vérifie que l'artiste n'en prend pas ombrage. Se rassure au spectacle de sa mine béate. D'ailleurs, il lève les bras et proclame la fin de la performance.

    Lucien est content. Il y a de quoi. La première fois de sa vie qu'il participe à un happening. La première fois qu'on le prend pour une œuvre d'art.
    — Ben ouais !
    Il fête ça autour du buffet dressé pour l'occasion, se déplace réjoui d'un canapé l'autre, sa coupe de mousseux en main.
    — Ben ouais !
    Il a vécu une expérience intense, se félicite de son talent. Il n'y a pas à dire, il a eu raison d'entrer.
    — Ben ouais !
    Il aimerait quand même bien retrouver ses vêtements.
    — C'est sûr !


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  • Je tends l'oreille
    Sébile qu'elle garnit de mots
    Je prends les doux
    Les glisse dans ma poche trouée. 

    Mendimoter


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  • Une nouvelle au sommaire du n°23 de L'Ampoule

     

    J'ai à nouveau la joie de figurer au sommaire de la revue L'ampoule, pour son numéro 23

    Après ma participation au n°20 avec mon texte Tête à claques (voir ici), il y a tout juste un an, et après la publication sur le site des éditions de L'abat-Jour de mon texte Maquille (voir ici), je suis très heureux de poursuivre un bout de chemin avec cette dynamique et exigeante maison.

    Cette fois la thématique du numéro est Absence et Disparition. Et vous pouvez donc y trouver, entre autres textes de belle qualité, ma nouvelle intitulée Dia de los muertos, un séjour parmi les vivants au Mexique. Le numéro est, comme d'habitude, consultable en ligne et en accès libre. Il suffit d'aller ICI !

     

     


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  • Apéritif littéraire à la médiathèque de Montbéliard, le 24 juin 2017

     

     

    J'aurai à nouveau l'immense plaisir de rencontrer les lecteurs de la médiathèque de Montbéliard, le samedi 24 juin 2017, à partir de 10h30, à l'occasion d'un apéritif littéraire autour des Chroniques d'un père au foyer.

    Lectures et discussions, dans la bonne humeur et pour fêter l'été, autour de l'ouvrage, à prolonger par des échanges autour d'un verre et d'un buffet. Et bien sûr, tout le monde est convié.

    Un excellent moment à partager en toute convivialité lors de cette nouvelle manifestation littéraire organisée par Pascale Eglin et l'équipe de la médiathèque !

    Venez nombreux !

     

     

     

     

     

    Apéritif littéraire à la médiathèque de Montbéliard, le 24 juin 2017Radio Oméga (Aire Urbaine) l'annonce ici.
    Et pour l'occasion, un entretien mené par Guillaume Eglin sera diffusé le 23 juin à 17h30 sur les ondes Radio Oméga, 90.9, dans le cadre de la rubrique "Ça vaut le détour" ! Le podcast est déjà disponible ici ! 

     

    A propos des chros

     

    On en parlera également lors de la matinale de Chérie FM (Belfort-Montbéliard) du 23 juin 2017, lors des flashs info (entretien).

     

     

    Et on l'annonce aussi dans l'Est Républicain, et là, dans l'édition du 19 juin 2017 :

    Apéritif littéraire à la médiathèque de Montbéliard, le 24 juin 2017

     

    Enfin, sur le site de la ville, et ailleurs, dans toutes les bonnes feuilles du Pays de Montbéliard.

     

     


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  • Avoir la carte... ou pas

    — Papa, j'peux te montrer mes cartes Pokémon ?
    Oh non, pitié, pas ça ! Pas le supplice des cartes Pokémon !
    — Oh, ben écoute, j'ai pas trop envie, là.
    Elle me brode son minois chagrin, la p'tite moue tristoune, des implorations plein les mirettes.
    — Allez, papa, s'te plaît ! J'en ai des nouvelles.
    Je ne connais rien de plus crispant que le calvaire du défilé Pokémon. C'est trop insupportable, c'est trop pénible.
    — Non, vraiment, j'peux pas, là.
    — Si, tu peux. T'as juste à regarder les images, c'est pas compliqué.
    — Non, tu vois, je prends mon café. J'ai besoin de souffler un peu.
    Elle la joue dépitée, pauvre petite fille délaissée, la partition : c'est pas beaucoup demander, pourtant. Je sens que je vais encore me faire avoir.
    — Tu peux regarder en buvant ton café.
    Elle me jette au fond des yeux ses espoirs déchiquetés, genre j'suis qu'un père indigne, je pourrais bien faire ça pour elle.
    — Bon...
    Je pose ma tasse sur la table.
    — Vas-y, montre !
    Elle recouvre son sourire grand large, installe son album sur mes genoux et du doigt, passe en revue sa collec.
    — Alors... il y a Spiritomb, Malosse, Scalpion, Farfuret, Sepiatop, Zorua, Baggaïd, c'est du 90, Cornèbre, Chacripan, Marisson, Lianaja, Tropius, Bouldeneu, Crikzik, t'as vu : insec'tuition, Yanma, Blindalys, Mystherbe, Trompignon, Chlorobule, Crabicoque, Cabriolaine, Nénupiot, il y a Archéduc, Parasect, Arakdo, Mimantis, Milobellus, Goélise, Magicarpe, Flingouste, Mateloutre, Ptitard regarde pistolet à O, Akwakwak, Mustébouée, Gobou, c'est un pokémon poissonboue, Otarlette, Relicanth...
    Pitié, pitié ! Que cela cesse ! Je me lève. Elle me suit avec ses cartes.
    — ... Triopikeur, Kungfouine, Scorplane, Nodulithe, c'est un pokémon manteau, il est Anti-air, Rhinocorne, Kicklee, il fait des coups de pied en Spirale, Makuhita, Tarsal, Méios, Cryptéro, Hoopa, 130 points avec son poing hyperespace, Rapion, Smogo, Scobolide, Spectrum, Melancolux, Mesmérella, un pokémon magouilleur, Nidoking, Brocélôme, Lunala, Grodrive, Mewtwo, Soporifik... Papa, pourquoi tu mets la tête dans le four ?


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  • Lucien tisse du lien social

    Aujourd'hui, Lucien a pris une bonne résolution : il s'est résolu à tisser du lien social.
    — Je vais tisser du lien social, qu'il se dit, même.
    Il s'installe face à son ordinateur, vogue sur internet en quête d'un mode opératoire approprié et tombe sur un tutoriel extra-pédagogique qui montre comment manier les aiguilles à tricoter et introduire le fil dans la boucle. Voilà qui éclairera sa démarche ! Plus motivé que jamais, il se rend dans son dressing, où il repère une petite caisse. Il la déballe, déniche au fond les ustensiles adéquats que sa maman lui avait confiés, on ne sait jamais. Il se rassoit devant le film de démonstration. Il déroule un peu de pelote, visionne trois fois la première séquence et se lance.
    — Zut !
    Il n'y arrive pas, alors il recommence.
    — Zut !
    Toujours pas ! La chose n'est pas aussi aisée qu'il le croyait. Cependant, il n'est pas homme à renoncer au premier échec. Il pose ses mains sur ses cuisses, ferme les yeux, respire profondément. Deux, trois inspirations expirations, après quoi il reprend son attirail. Il se concentre, les yeux à quelques centimètres du point d'accroche, et s'applique, quand zip, l'aiguille gauche dérape et se plante sous sa paupière inférieure.
    — Aïe !
    Ça fait mal ! Le contact s'avère même assez douloureux ; Lucien est contraint de le reconnaître. Il se frotte l’œil, en se demandant quelle erreur il a commise, se répète mentalement la procédure à suivre et tente à nouveau une maille.
    — Zut de merde !
    C'est tout foiré. Il a encore manqué son coup. Si bien que Lucien est contrarié. Tant qu'il balance ses flèches contre son écran et quitte son bureau.
    — Zut à chiottes de merde !
    Tisser du lien social ne s'apparente vraiment pas à une sinécure. Il marche en long et en large entre son lit et sa fenêtre, recouvre peu à peu ses esprits. À mesure, se calme. Il considère la pelote de laine, par terre ; finalement, décide d'y revenir. Il la saisit, ramasse aussi les aiguilles et, plein de bonne volonté, déterminé à accomplir sa mission, les entrecroise.
    — Zut, merde, zut !
    Cette fois, c'en est trop ! Lucien est disposé à faire des efforts ; il ne faut néanmoins pas le pousser dans les orties, le prendre pour le perdreau de l'année. Il veut bien tisser du lien social mais pas se nouer les nerfs. Surtout que dans tisser du lien social, c'est le mot lien qui importe.
    — Ben ouais, c'est vrai, ça !
    La réflexion agit comme une révélation. Lucien se délecte de sa trouvaille. Il rayonne, tout bonnement. Pourquoi faire compliqué, quand on peut faire simple ?
    — Ben ouais, c'est le lien, surtout, qui compte !
    Ni une ni deux, il attrape le bout de sa pelote de laine. En le tirant derrière lui, il sort de son appartement, traverse le palier, descend les escaliers, s'arrête devant la porte de la voisine du dessous, une petite vieille qui a bien du mal, et l'attache à sa poignée. Il fait passer le lien par le logement de l'autre petite vieille qui a aussi bien du mal, puis remonte chez lui, accroche l'autre bout de la pelote à sa propre porte. Son lien social ainsi établi, il rentre chez lui.
    — Ben voilà, c'est pas si difficile de tisser du lien social, se dit-il, fier de lui.

    Quand, trois minutes plus tard, il entend du bruit, une genre de roulement sourd assorti d'un cri aigu, en provenance de la cage d'escalier, il est saisi d'un mauvais pressentiment. Aussi discrètement que possible, il entrebâille sa porte, en défait le lien que, hop, ni vu ni connu, il envoie par-dessus la rampe, et la referme aussitôt sans s'attarder sur les geignements qui se propagent des étages inférieurs. Il ne manquerait plus que sa bonne action lui occasionne des soucis.


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  • Le 10 juin 2017, à la "Librairie Comtoise" de Vesoul

     

    Sophie Bénier, libraire de La Librairie Comtoise de Vesoul (11 rue d'Alsace Lorraine) me fait l'honneur de m'accueillir le samedi 10 juin, après-midi. J'aurai ainsi le grand plaisir de présenter mes ouvrages, et notamment Les chroniques d'un père au foyer, aux lecteurs vésuliens, et ce à quelques jours de la fête des pères... Je m'en réjouis d'avance. 


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  • Lèvres écartées tendues entre ses commissures crispées, le clavier apparent toutes quenottes dehors, elle avance, nez au vent, tête à l'avenant.
    — Prends garde, des moucherons vont s'écraser sur ta calandre.
    Elle ne relève pas. Elle n'a pas compris. Je change de registre.
    — Pourquoi montres-tu tes dents, comme ça ?
    Elle hausse les épaules, retrousse encore les babines, serre davantage les crocs. Manière d'augmenter la surface de refroidissement.
    — Arrête, tu fais peur !
    C'est vrai ; elle n'est pas rassurante. Je regarde autour de nous si les pigeons résistent à la menace. Les volatiles s'en moquent. Ils en ont vu d'autres.
    — Mais arrête ! Tu vas rester coincée !
    Je l'imite, ma bouche écartelée, la dentition aux avant-postes. L'effet est réussi ; elle daigne répondre.
    — Je fais bronzer mes dents.
    Je n'avais pas pensé à cette option. Les enfants ont d'inépuisables ressources.
    — Tu... quoi ?
    — C'est pour que mes dents bronzent.
    Je la considère. Jette un œil vers le ciel et le soleil éclatants. Il serait en effet dommage de se priver. 
    — Pourquoi ? Tu veux des dents jaunes ? Il y a d'autres moyens pour avoir les dents jaunes.
    J'exhibe les miennes. Le résultat d'un long travail sur soi. Elle apprécie, referme aussitôt la bouche.
    — Ben, tu veux plus bronzer des dents ?
    — Non, ça va... 


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  • De tous les parasites, Janka était le plus invisible. Il se fondait si bien dans le bitume qu'il fallait se pencher et coller son nez au-dessus de sa trace pour noter sa présence. Ses membres agglomérés au substrat granuleux conféraient à la nappe visqueuse un relief à peine perceptible. Des ondulations de surface qui renvoyaient à un paysage disparu, fait d'alvéoles, de pentes douces et de rondeurs consolantes. Janka rampait à l'abri des regards et tentait de s'extirper de l'entrave gluante.
    Quand il atteignit le bout de la bande noire, il crut toucher au but. Les liens se desserrèrent ; la piste s'amollit. Il se contorsionna, dégagea un bras puis sa tête. S'adossa au replat des tumeurs en formation. Des convulsions soudaines l'empêchèrent de s'y agripper. La langue se rétracta, s'enroula autour de lui, déferla.

    La 18ème mort de Janka


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  • Anecdote

    A. C.


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