• Lucien a un plan de relancePour s'y retrouver, il faut au moins ça. Parce que là, on s'y perd. Difficile de cerner le problème, le point défectueux, l'erreur topographique. Lucien a pris un crayon, une feuille de papier. Il a placé la cible au milieu de la page. De là, a tracé les lignes de propulsion. Méthode et précision sont les conditions du succès. S'il veut avoir une chance d'obtenir gain de cause, il doit s'astreindre à une trajectoire sans fioriture. Droit au but, pas de détours. Max a déjà subi un jet ; il s'agirait de réussir le deuxième. Surtout après son atterrissage mal entamé, qui s'est terminé forcé et à plat ventre. Son ami risque de se montrer moins accommodant, un peu réticent à sa reconduite par les airs, surtout quand la tendance est de rester cloué au sol. 
    — T'inquiète, j'ai un plan.
    Lucien lui agite son plan sous le nez. Max ne paraît pas plus impressionné que ça. 
    — Si tu me touches encore... se contente-t-il de lui répondre en pointant un doigt vindicatif vers lui.
    Lucien est contrarié par sa mauvaise volonté. Néanmoins ne se laisse pas abattre. La relance est indispensable s'ils souhaitent sortir de l'ornière. Et ils y sont en plein dans l'ornière. Lucien considère le trou dans lequel ils ont échoué, évalue la puissance requise pour en sortir.
    — Il faut rebondir, argumente-t-il.
    D'un bon coup de reins, ils remonteront la pente et à la surface, atteindront des hauteurs plus accueillantes ; Lucien en est persuadé. Se tirer de là par tous les moyens, de ce bourbier où pas un grec ne se profile à moins de quinze kilomètres. Il jette un dernier coup d’œil au mode d'action qu'il s'est préconisé, cherche le meilleur angle d'attaque, se ramasse sur lui-même, prend son élan et saute sur le trampoline. En éjecte son copain. 


    votre commentaire
  • Lucien débarrasse le plancherHallelujah, fin de l'assignation à résidence, signal est donné : l'heure est venue de débarrasser le plancher. Lucien, précautionneux et hagard, sort du placard. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche. La voie est libre. Il se rue à sa fenêtre, l'ouvre. À pleine goulée inspire l'air déconfiné. Hurle en pensant à son copain Max, qu'il a fichtrement envie de revoir.
    — Il est libre, Max.
    Oui, il est libre, Max, tout comme lui, et bientôt ils pourront célébrer leur liberté retrouvée. Mais en attendant, il a du pain sur la planche et son plancher à délester. Il commence par manger le blanc, enfourne ensuite le quignon et s'attaque aux miettes. Planche nette, il passe au plancher. Il attrape la table, la pousse vers la sortie, direction le palier, la balance dans l'escalier. Il procède de la même manière avec bon nombre de meubles, privilégiant l'expédition par voie aérienne pour ses objets de taille réduite. Ainsi, avec minutie, Lucien déblaie le terrain. Trop content d'enfin recouvrer un peu d'espace après ces semaines d'enfermement, de pouvoir étirer ses membres sans se cogner aux étagères et à la penderie de son placard. Lucien s'en donne à cœur joie. Le temps est aux grandes manœuvres, ça déménage ! Pas de détail, il débarrasse le plancher et plutôt deux fois qu'une. Hop, par la fenêtre, la télévision ! Hop, par-dessus la rambarde du palier, son buffet en merisier pur bois. Il vide les lieux à tours de bras et de ruées dans les brancards, redouble d'énergie et d'envie de tout envoyer balader, lui le premier, tant il est pressé de prendre la porte. Et il fait bien car voilà sa patience récompensée et le terrain nettoyé. Il peut enfin la dégonder, la porte, et mettre la dernière patte à son œuvre émancipatrice en s'éliminant lui-même du champ domestique. Il fait pièces et table rases, déserte son parquet. Hors-sol, il franchit le seuil de son appartement, traverse son palier et se heurte à l'amas d'antiquités qui encombre l'escalier.
    Lucien ne peut pas passer. Il est coincé.


    4 commentaires
  • Lucien avance masquéCela vaut mieux. En mode carnaval, c'est plus sûr. Camouflé, il franchira les lignes de postillons. La cohorte du virus ne le reconnaîtra pas et il pourra sans risque de contamination se déplacer. Il songe ainsi à tromper la vigilance de l'ennemi en revêtant l'armure de Mickey mais Lucien se méfie. Covid, le 19ème du nom, roi actuel des Corona et grand conquérant devant l'éternel, qui en une guerre éclair a étendu son empire au quatre coins de la planète, n'est pas né de la dernière pluie mais d'un pangolin ou d'une chauve-souris. Il y a controverse sur la question. En tout cas, pas des dernières gouttes qui ont arrosé le géranium du balcon. Il ne tombera pas dans le panneau, surtout si celui-ci porte les oreilles de la célèbre souris, qui est loin d'être chauve, elle. Le malin couronné s'apercevra tout de suite que Lucien cherche à le mener en bateau et par le bout du nez jusqu'aux confins du monde connu, qu'il veut lui faire prendre des vessies pour des lanternes magiques et sa pomme pour le célèbre personnage cartooné. Exit Mickey, donc ! Lucien fouille dans son coffre à déguisements, tire celui de Zorro, hésite. Rusé comme un renard, il songe à un subterfuge et inverse l'utilisation de la cape et du masque. La première sur le visage, impossible de le percer à jour à moins d'avoir l'épée qui va avec et par laquelle il signe ses exploits. Aucun risque, Lucien l'a perdue. Il soupçonne sa mémé de la lui avoir confisquée. Covid ne pourra donc pas la lui subtiliser et crever l'écran pour en avoir le cœur net et le confondre. Lucien exécute son plan, perçoit immédiatement les limites de sa stratégie. Il n'y voit plus rien, sous la cape, se retrouve à la merci des assauts du virus, incapable de les prévenir, même en criant très fort. Il change alors son fusil d'épaule, en se félicitant de ne pas l'avoir perdu, lui, de l'avoir sauvé des griffes de sa mémé. Il aurait été embêté dans le cas contraire et contraint de poursuivre dans la voie de l'obscurité pourtant vouée à l'échec. Il range l'équipement du célèbre héros, se gratte la tête, en quête d'une solution. Il y a bien le masque de fer qu'il a hérité de son grand-père, et que lui-même avait hérité du sien et ainsi de suite, en remontant jusqu'au frère jumeau de Louis XIV, mais la dernière fois qu'il l'a essayé, il a mis trois mois avant de s'en débarrasser. Il a fallu l'intervention du décapsuleur de sa mémé pour l'en libérer. Lucien, qui a conservé un très mauvais souvenir du décolletage, préfère éviter de retenter le diable et la décapitation. Il réfléchit. Quoi, alors ? Il réfléchit encore jusqu'à ce qu'une illumination lui recommande d'appeler son copain. À un défaut de prononciation près, celui-ci fera très bien l'affaire.
    — Allô ? Max ?


    2 commentaires
  • Lucien crache son veninIl va la fermer, sa bouche ! Lucien en a marre. Pitié, qu'il se taise ! Il n'en peut plus du voisin d'en face. En vis à vis sur son écran, qui n'arrête pas de la ramener sur les réseaux sociaux, qui ne peut pas s'en empêcher, c'est plus fort que lui ; conduite compulsive, il faut qu'il s'exprime, assène son avis. Expert autoproclamé, grand inquisiteur, dispensateur de mauvais points et donneur de leçons, dénonciateur et pourfendeur de bouc-émissaires, prêtre de l'indignation de comptoir et pape du Yakafaukon. Impossible de se connecter sans endurer les interventions de la grande gueule qui sait et ferait tout mieux que tout le monde. Lucien en a marre. Déjà que le confinement est difficile à supporter ; pas question d'en rajouter et de subir les cons en large ! Il décide de passer à l'action.
    Sans attestation de déplacement dérogatoire, Lucien sort de son placard. En mode commando, il remonte son couloir. Entre dans son salon. Fouille le tiroir d'une commode. En tire une feuille blanche. Opération origami. Consciencieux, il fabrique un avion en papier. Le teste. Sa portance. L'équilibre. La durée du vol. Il corrige la taille des ailerons puis, satisfait, pose l'engin sur sa table. Face à lui, il gonfle ses joues, inspire et, d'un coup d'un seul, lèvres pétaradantes, propulse des postillons à fortes charges explosives sur la carlingue. Il prend la cocotte arrosée et non moins empoisonnée et se dirige vers la fenêtre qu'il ouvre. Il repère le balcon du con, vise et, d'un bon jet, lance son bombardier. Ses missiles aéroportées planent au-dessus de la rue désertée, atteignent leur cible après quelques secondes de flottements. Mission accomplie. Lucien n'a plus qu'à attirer le con vers son balcon. Opération piège à cons. Il se connecte au réseau social, sous un faux compte annonce qu'il neige sur la page du vrai con. Réaction instantanée. Le con fâché d'avoir été devancé sur le sujet, s'empresse de relayer la fake news afin de s'en approprier la primeur et de bénéficier de son effet de surprise. Lucien attend qu'il colporte la nouvelle. Quand les premières contestations déferlent, le con se décide à vérifier l'info. Il va à son balcon, au lieu de la neige, trouve l'avion contaminé et trempe sa main dans le complot. Le voilà compromis, se réjouit à part lui Lucien, content de son coup. Sauf que : consternation ! Lucien, trop con, a omis d'au préalable contracter le virus. 


    votre commentaire
  • Lucien se lave les mainsIl est très pointilleux sur la question. Le lavage de mains ne supporte aucun manquement. Une fois par heure, telle est la consigne. Et tant pis si son sommeil s'en trouve altéré. Il y a des devoirs qui réclament des sacrifices et imposent des priorités. Lucien, donc, à chaque fin de lavage − trente secondes bien sonnées, le lavage, et devant derrière, la paume, le dos de la main, les doigts, entre eux et jusqu'au bout des ongles – programme le suivant sur son réveil. 
    Il est deux heures trente-huit du matin, peu importe ! Lucien se dresse sur son siège, saisit son gel hydro-alcoolique, et procède à son récurage en profondeur avant de se rendormir dans son placard. À trois heures trente-huit, même opération. Et bis repetita tout au long des soixante-douze heures suivantes, jusqu'à la quatre-vingt unième où Lucien, dans un mouvement de faiblesse et de révolte contre la règle sanitaire, fracasse son réveil contre la porte. J'voudrais dormir, bordel ! se lamente-t-il, désespéré. La contrainte est trop dure. Il n'est pas à la hauteur de la situation. Et face à sa déficience, il éprouve un sentiment de honte et de culpabilité qui lui apporte un regain d'énergie ainsi qu'un sursaut de fierté. Il n'abandonnera pas le combat. Mais comment faire, maintenant qu'il n'a plus de réveil ? Dans l'état d'épuisement où il se trouve, il est incapable de veiller plus de deux minutes. Il risque fort de plonger dans les bras de Morphée et d'y rester pour une durée indéterminée, beaucoup trop longue et contraire aux recommandations hygiénistes. Il réfléchit. Trouve une solution. Lucien – il convient de le reconnaître – a des ressources insoupçonnées. Et dans sa grande ingéniosité, s'attelle à l'ouvrage. Il prend la scie qui se trouve sur l'étagère au-dessus de lui, dans le rayon bricolage du placard, en récupère la lame, dont il vérifie au préalable le tranchant. Et fixe cette dernière le long du montant ouvrant de la porte. Cela fait, il remplit une bassine de gel hydro-alcoolique, la met de côté. Tout est prêt. Il glisse ses mains dans l'encadrement de la porte de façon à ce qu'elle dépasse de l'autre côté. Il n'a plus qu'à propulser la porte coulissante contre ses poignets, sur le chambranle, à l'aide de son pied le plus agile. Il attrapera ensuite ses mains avec les dents et les déposera dans la bassine où il n'aura plus à se soucier de leur lavage. Le tour sera joué et le problème réglé. Il en met ses mains à couper : il pourra dormir tranquille. Il espère juste que l'impulsion sera assez forte pour ne pas avoir à s'y reprendre à deux fois. Que la force et Guillotin soient avec lui !


    votre commentaire
  • Lucien se confineLucien s'est installé dans son placard. Il a mis une chaise à l'intérieur, s'est assis dessus et a refermé la porte coulissante derrière lui. Quand il a eu chaud, il l'a rouverte et a pensé à se faire de la place. Il a libéré la penderie. Des manteaux, de ses pantalons, de ses chemises. Il les a retirés de leurs cintres. Les a désinfectés en versant un peu de gel hydro-alcoolique dessus et balancés dans le couloir. L'air est soudain devenu plus respirable. Au début. Parce qu'une fois ses vêtements expulsés, se changer s'est avéré problématique. Forcément. Du coup, il ne se change plus et pue davantage. À la guerre comme à la guerre, se dit-il aux moments critiques, lorsque ça le démange et lui titille les narines plus que d'habitude. Quand il a eu faim, il a été bien content d'avoir emporté avec lui du papier et un stylo. Il aurait été bien embêté sinon et obligé de manger ses chaussures. Ce qui aurait été gênant. Il n'aime pas marcher pieds nus. Lucien a les pieds sensibles. Surtout les plantes. Mais heureusement, pas de soucis, il a amené du papier et un stylo. Il peut donc écrire des attestations de déplacement dérogatoire qui préservent ses souliers et lui, d'inanition, en l'autorisant à se sustenter de matières moins résistantes à la mastication que les semelles de ses crocs. Il coche le motif alimentaire, le date grâce aux bâtons qu'ils tracent sur la paroi du placard et le signe. Il sort alors du réduit. Toujours seul. Comme il n'y a personne d'autre que lui dans la penderie, ça l'aide à respecter la consigne. Et le hasard faisant bien les choses, il ne rencontre personne dans son appartement. Aucun risque de réunion en privé. Lucien est dans les règles et les clous, même à l'écart du placard et de son étagère dédiée au bricolage. Il traverse son domicile, la bouche dans son coude en prévention. Sur ses gardes, au cas où il tousserait. On ne sait jamais : Lucien pourrait avoir envie de tousser. Imaginons-le : qu'il tousse. Et bien, pas de panique, il aurait déjà le nez et la bouche dans la manche. Immédiatement opérationnel, son coude répondrait à ses obligations. On ne pourrait être plus prévoyant. Lucien rejoint ainsi sa cuisine en toute légalité. Prêt à dégainer son attestation  au moindre contrôle et en déplorant le laxisme des autorités très peu présentes en définitive, voire complètement absentes. Et atteint son réfrigérateur. Il y puise quelques nourritures. Mange en déplaçant le moins possible son coude de sa bouche ; ce qui n'est pas aisé. Ce besoin élémentaire satisfait, il passe la tête par l’entrebâillement de la porte de la cuisine, vérifie si la voie est libre. Il souhaiterait en profiter pour en satisfaire un autre, de besoin. Il sait bien que ça n'est pas permis, que le motif ne figure pas dans la liste des possibles dérogatoires. Il est un peu honteux de son manque de discipline et de civisme. Violer ainsi les règles le mortifie. Il s'y résout cependant, la conscience torturée. Il faut admettre que ça presse un peu. Il invoquera un cas de force majeure, si on le surprend en flagrant délit. Il regarde à droite, puis à gauche. Aucun policier dans les parages. Il prend son élan et se précipite dans les toilettes, à quelques pas seulement de la cuisine, en priant pour que personne ne le voie ni ne le dénonce. Ouf, il y est ! Il ferme la porte à clé. Respire. La clandestinité, décidément, ça n'est pas pour lui. Il en a des sueurs et le bide tout noué. Et se demande si, à la réflexion, il ne ferait pas mieux de se confiner là. Oui... sauf que... son stylo et le papier sont restés dans le placard. 


    votre commentaire
  • Lucien est pénibleIl est comme ça, Lucien, la générosité incarnée ; il aime rendre service. Et quand il a compris que la seule façon d'aider son copain à partir plus tôt était de lui pourrir l'existence, il n'a écouté que son cœur. Ni une ni deux, toutes affaires cessantes, il s'est consacré à sa mission. Il a fait la liste des emmerdements qu'il pourrait lui causer et s'est lancé. Il s'est d'abord jeté à ses pieds et agrippé à ses chevilles pour entraver ses déplacements ou les restreindre le plus possible.
    — Qu'est-ce qui te prend ?
    Il a changé de méthode parce que ça lui faisait mal d'être piétiné et bourré de coups de tatanes. Il s'est pendu à son cou et arrimé à sa tête pour augmenter sa charge et alourdir son fardeau.
    — Ça va pas, non ?
    Il a tenu aussi longtemps qu'il a pu, jusqu'à ce que ses collègues s'y mettent à trois pour le décrocher. Il a alors crié dans ses oreilles. Toutes les deux minutes, dix secondes d'un hurlement strident propre à déclencher l'évacuation des locaux et du quartier. De quoi pulvériser les seuils communément tolérés de décibels. 
    — Mais t'es taré !
    Il a arrêté après une crampe aux maxillaires. Pour compenser, s'est cramponné à la poignée de la porte. Il a enfermé Max, bloqué les issues afin d'empêcher toute sortie aux heures de pointe. Un bon moyen de décaler ses horaires. 
    — Dégage !
    Il a maintenu le blocus jusqu'à ce que la sécurité lui saute dessus. Il s'est alors rabattu sur les toilettes qu'il a consciencieusement bouchées, les rendant hors d'usage. S'est attaqué aux conditions générales d'hygiène, les rendant, elles, déplorables, par de savants dosages de merde et de glyphosate parsemés ici et là. Largement de quoi exposer Max à des agents chimiques et olfactifs achalandés en matières putrides et toxiques.
    — J'vais te massacrer.
    Face aux effluves méphitiques et aux dégagements exponentiels de fureur de son ami, il a été contraint à une retraite prudente et néanmoins calculée. Faut dire qu'il n'avait pas rechigné à la tâche. Il avait considérablement, par tous ses efforts consentis, alimenté le compte pénibilité de son pote ; il pouvait à présent penser un peu à lui et à un départ anticipé bien mérité.


    2 commentaires
  • Lucien est un ouineurIl n'y a pas de raison. Lucien, aussi, a droit à sa part de ouine. Il n'y a pas que la louze dans la laïfe. Foin des ouin ouin, de toutes les manières c'est le oui qu'il préfère. So ouate ? Il le clame, il le revendique : la ouine, c'est pour lui.
    — Oui !
    Il serre les poings. Presse le pas. Rien ne l'arrêtera. Il marchera sur la mémé qui encombrera le trottoir, s'il le faut ; écrasera le mouflet qui croisera son chemin ; piétinera le clébard qui se fourrera dans ses pattes.
    — Oui !
    Déterminé, galvanisé, Lucien se sent pousser des ailes et une âme de ouarrior. Aïe, aïe, aïe, à bloc, Lucien déboule dans l'agence. Cherche la timbale pour la décrocher, sonne le gong et la charge. 
    — Oui !
    Il a la rage et pas que des dents, la niaque et la vista. La vie, il mord dedans ; les autres, il les bouffe. Planquez-vous, il a la dalle, la digestion facile et les canines qui rayent le parquet !
    — Oui !
    La ouine dans le sang, pas de demi-mesure, il est tout ouï. En vainqueur, cœur vaillant, il ne fait qu'une bouchée du formulaire. Le questionnaire, il le pilonne de traits expéditifs, le quadrille d'une batterie de ouï-dire. Puis le tend à son conseiller référent.
    — Oh... mais qu'avez-vous fait ? Vous avez coché toutes les cases !
    — Bah oui !


    2 commentaires
  • Lucien porte le boucDepuis que Lucien a repris du poil de la bête, il porte le bouc.
    — Ouah, ça te va bien de porter le bouc, s'extasie son pote Max.
    — Mouais, c'est quand même un peu lourd. Surtout dans les escaliers... Ça traîne par terre ; du coup, je marche dessus.
    Max se gratte la tête. Il ne voit pas comment son copain pourrait marcher dessus, à moins d'être contorsionniste ou d'enfiler ses tatanes aux oreilles. 
    — Sans compter que ça pue... regrette Lucien.
    La vérification s'impose. Il en profite pour renifler. Ça sent le bouc, le fait est indéniable. 
    — Elle me rend chèvre, cette odeur.
    Et Lucien ne préférerait pas. Quand il songe au sort de celle de M. Seguin, il en a des frissons, les poils qui se dressent et la barbichette qui se raidit. Il se cabre, chasse ces idées noires. 
    — Ce qui serait bien, ce serait que je puisse le poser de temps en temps, ça me soulagerait.
    Il se souvient de l'effet que ça fait, quand il pose un lapin, se dit que la sensation procurée ne devrait pas être éloignée ; le poids en moins indéniablement lui simplifierait l'existence.
    — Je pourrais reprendre mon souffle et respirer un peu, poursuit-il.
    Max ne comprend rien à ce qu'il dit mais il veut bien faire un effort et semblant.
    — T'as qu'à le raser si ça te gêne.
    — Ben pourquoi ? J'ai pas froid, et puis, j'sais pas tricoter.


    votre commentaire
  • Lucien pose un lapinUn coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite. Tout va bien ! Pas de renard à l'horizon. Aucun lézard, non plus. Lucien se glisse dans la salle d'attente et y pose son lapin. C'est qu'il n'a pas trop envie de le rencontrer, son dentiste. Et on le comprend. Il plaque son doigt contre sa bouche, croix de bois croix de fer : celui de l'odontologiste ne passera pas. Puis il s'adresse à l'animal désorienté qui ne sait plus quoi ronger sans carotte ni frein.
    — Tiens-toi tranquille !
    Il lui tend un navet pour l'aider à poireauter, en échange lui prend la clé des champs. Mais l'animal n'est pas rassuré. Si le praticien se casse le nez, il pourrait aussi bien se casser les dents sur son cas. Ses incisives en feraient les frais. Si ce n'est son râble ou la cuisse. Rien qu'imaginer le carnage lui donne la chair de poule et un air de gallinacée mouillée, ce qui a pour effet de blesser son amour-propre et de le chagriner davantage. Il en attrape des oreilles basses et une queue en berne. Lucien ne se laisse pas pour autant attendrir. Le lapin a beau le regarder avec des yeux de merlans frits, il ne le laissera pas filer comme une anguille. 
    — Désolé Jeannot.
    Lucien referme la porte derrière lui. À pas de loup, s'éloigne du cabinet. À distance respectable de la fraise et des râteliers, à l'abri des volées de bois vert et dans les plumes, il respire. Il l'a échappé belle. Il ne sait pas ce qui lui a pris de demander rendez-vous. Un moment d'absence… Heureusement que Jeannot, sorti du chapeau et de derrière ses fagots, l'a remplacé au pied levé et aux babines retroussées.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique