• Lucien mesure le chemin parcouru

    Bientôt, la fin de l'année ! Le moment de faire le point, de dresser le bilan, de mesurer le chemin parcouru.
    — Ouaip.
    Lucien, qui est un bonhomme consciencieux, ne se défile pas et s'astreint au plus intransigeant examen de conscience dont puisse se satisfaire un individu en pleine possession de ses moyens intellectuels. Il commence par le point. C'est le plus facile. Du tiroir de son bureau en merisier laqué, il tire la fiche qu'il remplit depuis qu'il a appris à lire et à écrire, empoigne son stylo quatre couleurs qu'il utilise depuis son passage aux Beaux-Arts, choisit le vert qu'il préfère depuis qu'il se prosterne devant l'effigie de Pierre Rabhi et, d'un mouvement enrobé du poignet, la bille en tête, marque le point. 
    — Et hop !
    Voilà le beau geste et un travail rondement mené ! Il compte sur la page les points qui la jalonnent, en énumèrent 15. Il n'y a pas à dire, il a marqué des points, durant toutes ces années. De quoi être fier. Cependant, Lucien n'est pas le gars à se complaire dans ses succès ni à se gratter le nombril indéfiniment. Il passe donc à l'épreuve suivante, aussi herculéenne que le dressage de bilans soit-elle.
    — Ouaip.
    Dans le même tiroir de son bureau en merisier laqué, il plonge sa main experte. Quand il a repéré de ses doigts agiles le bilan qui les lui brûle, il le sort. Et comme il est lourd, il le dépose par terre. Lucien le considère, se demande par quel bout l'apprivoiser. Il se méfie car il a un faux air de son banquier. Il ne voudrait pas qu'il lui saute à la gorge. Sans tarder, il va récupérer son fouet dans le placard de sa cuisine, revient en le brandissant vers le bilan qui, instantanément, la ramène moins. Lucien ne se laisse pas émouvoir. Déterminé et à coups de fouet bien proportionnés, il se charge de son éducation. Il alterne mouvements passifs assortis de murmures à son oreille et matraquages actifs en guise de représailles. Lucien ne ménage pas sa peine. Il fouette, fouette, jusqu'à ce que le bilan monté en neige soit consolidé et lui évoque, avec ses traits lacérés et ses mèches en bataille, davantage son copain Émile qui le dépanne, que son distributeur d'agios et sa tête de débit.
    — Ouf !
    Lucien s'éponge le front. Le bilan est dressé, il peut mesurer maintenant le chemin parcouru. L'exercice requiert de sa part toute sa contention d'esprit car il s'agit de se rappeler où il se trouvait l'année précédente, le même jour à la même heure. Il se creuse les méninges, se livre à une prodigieuse introspection, qui l'amène à flirter avec les démons refoulés au fond de ses cavités intimes. Une expérience du vide de laquelle il ressort avec la conviction que l'année précédente, au même moment, il se trouvait là, exactement là, sur la quatrième dalle du sol de son salon en partant de la droite, où il se trouve actuellement.
    — Euréka ! s'exclame-t-il parce qu'il est lettré.
    Il court chercher son mètre, revient à l'endroit défini et mesure l'écart. Zéro centimètre, révèle l'instrument. Zéro ! Lucien s'étonne. Il trouve que cela fait peu. Il est vrai que zéro, ce n'est pas grand chose, comme chemin parcouru. Pas de quoi fouetter un bilan ! Il est un peu déçu, Lucien. Il s'attendait à mieux. Alors il réfléchit car, comme chacun sait, on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Il réfléchit et se dit que l'année dernière à la même heure, il se trouvait à cette place, qu'il lui suffit donc d'aller là, à deux dalles, pour se dresser à un endroit différent. Ni une ni deux, il se précipite et voilà Lucien arrivé à destination. Il déroule aussitôt son mètre, lance une nouvelle campagne de mesures.
    — Un mètre douze, s'écrie-t-il, triomphant.
    Sûr qu'un mètre douze, comme chemin parcouru, ça en dit autrement plus long.
    — Ouaip.


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  • Lucien va tout casser !

    Grrrr... Lucien en a marre de chez marre. Va tout casser, le Lucien, si personne ne le retient. Ratatiner la terre entière. Fracasser les têtes de nœud qui la parasitent. Parce que, Lucien, il y a des limites, faut pas le chercher trop longtemps. Au-delà de son seuil de conciliation, il ne répond plus de rien. Il passe aux mesures de récurage. La purge à tous les étages. Grrr... Il ronge encore son frein. Dernière secondes avant allumage. Poings serrés, pieds tapageurs et bouche fulminante. Les yeux ne sont pas en reste, qui lancent à la volée des promesses de massacre en série. Carnage à tire-larigot. Boucherie, livraison imminente. Lucien a les nerfs en boule. Grr... Il serre les dent. Souffle. Tout rouge, sa face de furax. Ça va péter ! Déflagration en vue. Gare à l'onde de choc. Lucien n'est pas content et le monde s'en souviendra. Gr...
    — Bon, vous faites quoi ? Vous prenez quand même le sandwich au poulet ou pas ? lui demande la vendeuse, un tantinet agacée.
    — G...rglmph, répond-il, en acquiesçant grognon du menton.
    Lucien paie son déjeuner, prend son sachet, sort de la boutique et direct à la première poubelle, le jette dedans. Non mais... faut pas pousser, non plus ! Lui, c'est au thon qu'il voulait !


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  • Lucien "performe".

    Lucien ne sait pas trop comment il s'est retrouvé là ; mais il y est. Ce dont il est certain : il ne l'a pas fait exprès. Alors, quand le bonhomme qui ressemble à un maître des lieux traverse la salle bondée de bizarreries entourées de visiteurs dénudés et s'approche de lui, il cherche une excuse, une explication pour justifier sa présence, un prétexte comme quoi il s'est perdu, qu'il a juste lu "entrée libre" sur la porte, qu'il ne dérangera pas, qu'il a déjà repéré la sortie.
    — Euh...
    Il n'a pas besoin de se répandre en actes de contrition, l'autre l'accueille avec enthousiasme.
    — Vous pouvez vous déshabiller.
    Lucien s'étonne. La requête s'avère plutôt incongrue et pas trop dans ses cordes. Un examen de la place assure toutefois que la pratique est d'usage, par ici.
    — Ben non, je ne me déshabille pas...
    Le monsieur le toise, hoche la tête d'un air inspiré.
    — Personne ne vous a demandé de vous déshabiller.
    — Ah ?
    Il l'avait cru. Cependant, comme il n'est pas très bien dans ses baskets, il ne jurerait de rien.
    — Il faudrait enlever votre T-Shirt.
    — Ah ! Bon...
    Lucien qui n'aspire qu'à manifester sa bonne volonté, montrer son esprit de conciliation et satisfaire cet hôte qui ne l'a pas foutu dehors, s'exécute.
    — Et puis, vos chaussures et votre pantalon, aussi.
    — Ah !
    Il ôte aussi les chaussures et le pantalon.
    — Euh, je peux garder mon slip et mes chaussettes ?
    Le bonhomme y consent.
    — Venez, maintenant.
    Il l'attire vers un drôle de truc, que Lucien peine à nommer. En gros, un cintre est attaché à un piquet planté dans un pot en terre cuite, façon jardinière, et autour, tourne une fille en culotte et en soutif.
    — Voilà, il faudrait que vous tourniez autour du pot.
    Lucien considère son interlocuteur. Il ne comprend pas trop ce qu'il doit faire.
    — Il faut que vous tourniez autour du pot, répète le monsieur. Vous faites partie de l'œuvre. C'est le principe, il faut que le public s'engage intrinsèquement dans la résolution de l'œuvre d'art pour qu'elle advienne et prenne tout son sens.
    Lucien jette des regards affolés autour de lui. Il n'entrave que couic. Il a des doutes et craint de n'être pas à la hauteur. Mais comme ce n'est pas tous les jours qu'il a l'occasion de tourner en slip et chaussettes autour d'un pot cintré en compagnie d'une fille en culotte et soutif, il se lance.
    Très concentré, il s'applique. Puis la routine s'installant, il orbite sans plus y penser.
    — Sympa, hein ? s'adresse-t-il à la fille.
    Elle ne répond pas. Il hausse les épaules.
    — Bah !
    Il poursuit quelques longues minutes. Une heure après, la lassitude commence à poindre. Il s'efforce néanmoins de maintenir le rythme. D'autant que la fille lui a presque souri, une fois. Que, depuis, il s'interroge sur le moyen le plus rapide de dégrafer un soutien-gorge d'une seule main. Il réfléchit tout en s'efforçant de ne pas bander ; cela pourrait dénaturer l'œuvre.
    — Mince !
    Il vérifie que l'artiste n'en prend pas ombrage. Se rassure au spectacle de sa mine béate. D'ailleurs, il lève les bras et proclame la fin de la performance.

    Lucien est content. Il y a de quoi. La première fois de sa vie qu'il participe à un happening. La première fois qu'on le prend pour une œuvre d'art.
    — Ben ouais !
    Il fête ça autour du buffet dressé pour l'occasion, se déplace réjoui d'un canapé l'autre, sa coupe de mousseux en main.
    — Ben ouais !
    Il a vécu une expérience intense, se félicite de son talent. Il n'y a pas à dire, il a eu raison d'entrer.
    — Ben ouais !
    Il aimerait quand même bien retrouver ses vêtements.
    — C'est sûr !


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  • Lucien tisse du lien social

    Aujourd'hui, Lucien a pris une bonne résolution : il s'est résolu à tisser du lien social.
    — Je vais tisser du lien social, qu'il se dit, même.
    Il s'installe face à son ordinateur, vogue sur internet en quête d'un mode opératoire approprié et tombe sur un tutoriel extra-pédagogique qui montre comment manier les aiguilles à tricoter et introduire le fil dans la boucle. Voilà qui éclairera sa démarche ! Plus motivé que jamais, il se rend dans son dressing, où il repère une petite caisse. Il la déballe, déniche au fond les ustensiles adéquats que sa maman lui avait confiés, on ne sait jamais. Il se rassoit devant le film de démonstration. Il déroule un peu de pelote, visionne trois fois la première séquence et se lance.
    — Zut !
    Il n'y arrive pas, alors il recommence.
    — Zut !
    Toujours pas ! La chose n'est pas aussi aisée qu'il le croyait. Cependant, il n'est pas homme à renoncer au premier échec. Il pose ses mains sur ses cuisses, ferme les yeux, respire profondément. Deux, trois inspirations expirations, après quoi il reprend son attirail. Il se concentre, les yeux à quelques centimètres du point d'accroche, et s'applique, quand zip, l'aiguille gauche dérape et se plante sous sa paupière inférieure.
    — Aïe !
    Ça fait mal ! Le contact s'avère même assez douloureux ; Lucien est contraint de le reconnaître. Il se frotte l’œil, en se demandant quelle erreur il a commise, se répète mentalement la procédure à suivre et tente à nouveau une maille.
    — Zut de merde !
    C'est tout foiré. Il a encore manqué son coup. Si bien que Lucien est contrarié. Tant qu'il balance ses flèches contre son écran et quitte son bureau.
    — Zut à chiottes de merde !
    Tisser du lien social ne s'apparente vraiment pas à une sinécure. Il marche en long et en large entre son lit et sa fenêtre, recouvre peu à peu ses esprits. À mesure, se calme. Il considère la pelote de laine, par terre ; finalement, décide d'y revenir. Il la saisit, ramasse aussi les aiguilles et, plein de bonne volonté, déterminé à accomplir sa mission, les entrecroise.
    — Zut, merde, zut !
    Cette fois, c'en est trop ! Lucien est disposé à faire des efforts ; il ne faut néanmoins pas le pousser dans les orties, le prendre pour le perdreau de l'année. Il veut bien tisser du lien social mais pas se nouer les nerfs. Surtout que dans tisser du lien social, c'est le mot lien qui importe.
    — Ben ouais, c'est vrai, ça !
    La réflexion agit comme une révélation. Lucien se délecte de sa trouvaille. Il rayonne, tout bonnement. Pourquoi faire compliqué, quand on peut faire simple ?
    — Ben ouais, c'est le lien, surtout, qui compte !
    Ni une ni deux, il attrape le bout de sa pelote de laine. En le tirant derrière lui, il sort de son appartement, traverse le palier, descend les escaliers, s'arrête devant la porte de la voisine du dessous, une petite vieille qui a bien du mal, et l'attache à sa poignée. Il fait passer le lien par le logement de l'autre petite vieille qui a aussi bien du mal, puis remonte chez lui, accroche l'autre bout de la pelote à sa propre porte. Son lien social ainsi établi, il rentre chez lui.
    — Ben voilà, c'est pas si difficile de tisser du lien social, se dit-il, fier de lui.

    Quand, trois minutes plus tard, il entend du bruit, une genre de roulement sourd assorti d'un cri aigu, en provenance de la cage d'escalier, il est saisi d'un mauvais pressentiment. Aussi discrètement que possible, il entrebâille sa porte, en défait le lien que, hop, ni vu ni connu, il envoie par-dessus la rampe, et la referme aussitôt sans s'attarder sur les geignements qui se propagent des étages inférieurs. Il ne manquerait plus que sa bonne action lui occasionne des soucis.


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  • Lucien, la vrai vie, les vrai gensLucien est un vrai gens, qui vit dans la vraie vie.
    — Ben ouais.
    Il se tâte. Le pouls, la poitrine, les côtes, les glandes. Et plus il se tâte, plus il s'en convainc.
    — Ben ouais.
    Lucien n'est pas peu fier. Lui au moins est un vrai gens, pas comme tous ceusses-là qui sont obligés d'aller rencontrer des vrais gens pour savoir à quoi ça ressemble, la vraie vie, et qui malgré leurs efforts ne parviennent à s'en faire une idée. Les pauvres ! Cela ne doit pas être facile d'être un faux gens et de mener une vie factice. Il essaie de se représenter le calvaire. Une existence de zombie entre vie et mort. Coincé dans des limbes. Des personnes sans véritable consistance, ni épaisseur. Genre ectoplasme. À l'abri des contingences. Qui ne ressentent rien.
    Lucien se pince, tente de se rassurer encore une fois.
    — Aïe !
    Sûr, il est bien vrai ! Même que ça fait mal ! Toutefois, le doute subsiste.
    Oui, le doute subsiste car Lucien est un peu philosophe sur les bords et l'inquiétude le taraude. Il cherche l'argument imparable qui lui octroiera sans contestation possible son statut d'être véritable et non illusoire. Il se renseigne, se documente, s'informe, vérifie et, après plusieurs heures passées dans les arcanes du savoir accrédité et aux sources de la connaissance habilitée par les milieux autorisés, garants de la pensée valide, touche du doigt le principe fondateur du concept de vrai gens et de vraie vie, d'où il ressort, en gros, qu'un vrai gens est un raté et une vraie vie, une vie de merde.
    Lucien abasourdi par cette révélation, réfléchit. Alors ? Qu'en est-il ? Il se lance dans une vaste introspection de laquelle, au bout de dix secondes, il s'extirpe, réjoui et triomphant, fort de conclusions formelles et irréfutables. Il n'y a plus à s'angoisser : il est un vrai gens et vit dans la vraie vie.
    — Ouf, j'ai eu peur ! murmure-t-il, soulagé.


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  • Lucien vote UtileLucien a beaucoup réfléchi. Il s'est trituré les méninges, j'y vais, j'y vais pas, pour qui, pour quoi, a fini par se décider. Il votera Utile ! Et il est assez content de son choix. Je vais voter Utile, se réjouit-il, c'est bien, ça : Utile. Même que partout, on le dit, c'est le meilleur choix possible. C'est donc avec plein de bonne volonté et de détermination que Lucien se rend à son bureau de vote.
    Il se déclare, c'est moi : Lucien ; je viens pour le vote, se dirige vers les tables où sont empilés les bulletins à saisir. Il les passe en revue, les récupère les uns après les autres comme il se doit. À la fin de la recension, il s'étonne, revient sur ses pas, fait un deuxième tour. Il se gratte la tête, perplexe, et se plante au milieu, devant l'étalage, de façon à avoir une vision d'ensemble des cartes à jouer.
    — Veuillez avancer, monsieur, s'il vous plaît, intervient un assesseur, le préposé à la surveillance des bulletins de vote.
    — Je voudrais bien mais je trouve pas Utile. Il est où ?
    — Comment ça ?
    — Oui, Utile, il est où ?
    — Ben... euh, je ne comprends pas ce que...
    — Je veux voter Utile et je trouve pas le papier.
    Lucien se tourne vers le préposé à l'alimentation des piles de bulletins et lui montre les réserves adossées au mur, en attente de distribution.
    — Il est peut-être encore emballé. 
    — Tous les candidats sont sur la table, monsieur, lui répond-on, avec une relative fermeté, signe d'un certain agacement.
    C'est à ce moment que le préposé au maintien du bon ordre républicain intervient, soupçonneux à l'égard de ses collègues, flairant une tentative d'influence du corps électoral.
    — Que se passe-t-il ?
    — Ben, il y a que je veux voter Utile et que je le trouve pas ! 
    — Votre vote vous appartient, monsieur ! 
    Lucien considère son interlocuteur, s'interroge. Il se souvient des bulletins qu'il a en sa possession, les consulte, dubitatif.
    — Vous voulez dire qu'il est là, demande Lucien en agitant les papiers devant son nez.
    — C'est à vous de décider, monsieur.
    Face à l'air énigmatique du préposé, Lucien comprend qu'Utile se dissimule à l'intérieur du tas qu'il s'est constitué et qu'il lui revient de l'y repérer. Un peu comme dans les livres "Où est Charlie ?". Il hausse les épaules. Bah ! Il ne s'attendait pas à ce type d'épreuve. Faut toujours qu'ils compliquent tout, songe-t-il, et il n'est pas loin de le penser. Boudeur, il se résigne et entre dans le premier isoloir qui se présente.
    À l'abri des regards au-dessus de son épaule, il aligne les bulletins sur la tablette, les examine avec attention à la recherche de son préféré. En vain. Il les tourne, les retourne, eu quête d'un U, d'un T, d'un I et même d'un L et d'un E, à tirer dans l'ordre ou le désordre, sans lettre complémentaire. Rien. Au bout d'un moment, le préposé à l'intégrité des isoloirs tape à son rideau et interrompt ses investigations.
    — Monsieur, il faudrait laisser la place.
    — Je voudrais bien mais je trouve pas.
    — Des gens attendent, monsieur...
    Gna gna gna, marmonne-t-il. Z'ont qu'à pas le planquer, comme ça ! Je serais sorti depuis longtemps, si je l'avais trouvé. Lucien est un chouia contrarié. Et dépité, il décide d'abréger la partie. Il tire de sa veste son stylo fétiche, choisit le bulletin le moins froissé, raye sur le recto la mention inutile et, de sa plus belle écriture, en lettres majuscules, écrit UTILE au verso, si bien que le verso devient recto et vice versa. Voili voilà ! Soulagé, Lucien glisse le bulletin dans la petite enveloppe et sort, conquérant, de l'isoloir.
    Tête haute, il se dirige vers l'urne. Tend ses cartes d'identité et de votant au préposé à la vérification des inscrits. Et verse son offrande à la démocratie, dans le réceptacle. 
    — A voté, crie le préposé au remplissage des urnes.
    Il se tourne vers le préposé à la signature des registres, qui ressemble étrangement au préposé à l'intégrité des isoloirs – si ce n'est lui, c'est donc sa sœur – et se penche pour apposer son paraphe au centre de la case idoine. 
    — Vu que je l'ai pas trouvé, j'ai directement renseigné le bulletin, déclare-t-il en se redressant, assez content de sa sagacité et de son esprit de débrouillardise et pressé d'en référer au peuple à la ronde, afin qu'il en tire gouverne.
    L'assesseur le dévisage. Il a l'air un peu ennuyé.
    — Ah ben, c'est pas valide, alors !
    Lucien ne se laisse pas décontenancer. Il n'a que faire de ce Valide, dont il n'a jamais entendu parler.
    — Ben non, c'est ce que je dis, c'est pas Valide, puisque j'ai préféré Utile !
    Et fâché de tant de mauvaise volonté de la part des membres du bureau, à croire qu'ils veulent absolument empêcher les électeurs de voter selon leurs convictions, il quitte la salle en maugréant.


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  • Lucien revient !

     

    Voilà plus de deux ans que Lucien ne s'était pas manifesté !
    Une longue traversée du désert qui l'a éloigné des mondes virtuels. Une mauvaise passe dont il revient, mais pas mieux arrangé. Une période difficile au cours de laquelle le bonhomme s'est cherché sans succès derrière son ombre, sous la table et au bord du divan.
    La dernière fois qu'il est apparu, c'était là, sur mon ancien blog, et le pauvre, traumatisé comme tout le monde, se prenait pour Charlie. Sauf que chez lui, cela produisait de curieux effets secondaires.

     

    Je restitue ici le témoignage, tel que je l'avais alors (en février 2015) retranscrit : 

    Depuis que Lucien est Charlie comme les autres, ou presque, il souffre de troubles de la personnalité. "Je suis Charlie" a-t-il écrit en large sur son front pour mieux s'en convaincre, que tout le monde le sache et en prenne de la graine.
    — Je suis Charlie ! annonce-t-il d'entrée à son copain Max, qui vient de sonner à sa porte, en pointant du doigt l'inscription, au-dessus de ses yeux, la preuve qu'il ne raconte pas n'importe quoi.
    — Ouais, ben je sais...
    Lucien/Charlie est surpris. Les nouvelles vont vite, pense-t-il. Pour être sûr que son copain enregistre bien l'information, il répète :
    — Je suis Charlie !
    — Ouais, comme tout le monde, répond Max, qui se dit que Lucien est surtout neuneu.
    — Ah ?!!! Toi aussi, t'es Charlie ?
    Il n'en revient pas. Max est Charlie ! Et il ne l'apprend que maintenant.
    — Ben ouais...
    Mais s'il est Charlie, lui aussi, s'interroge-t-il, où est passé Max ?
    — Maaax ! crie-t-il à la cantonade, en quête de son ami absenté.
    — Ça va, j'suis pas sourd. Bon, Lucien, tu pourrais me filer les clés de ta bagnole.
    Lucien/Charlie regarde derrière lui. Personne ! Il scrute le fond du couloir. Pas de Lucien qui déboule !
    — Il est pas là, renseigne-t-il son nouveau camarade Charlie.
    — Quoi ?!! s'étonne le solliciteur. Qu'est-ce que tu me racontes ?
    — Ben Lucien, on dirait qu'il est pas là ! répète-t-il en fouillant à nouveau des yeux l'appartement, pour vérifier s'il n'y est vraiment pas.
    Max examine son interlocuteur. Une étude approfondie du spécimen. L'étendue des dégâts. « Putain... » marmonne-t-il, très impressionné.
    — Euh, Charlie, tu pourrais me passer les tiennes, alors ?
    Un temps de latence, avant que la connexion neuronale se fasse et que Charlie réagisse.
    — Ah ! Euh, oui... bien sûr.
    Et il lui confie les clés.

    Il referme la porte sur son ami. Un grand soupir de soulagement. Il l'a échappé belle. Quelle présence d'esprit il a eu, de lui donner les clés de Lucien plutôt que les siennes. On n'est jamais trop prudent. 

    Je me réjouis de retrouver Lucien sur les pages de ce blog. Il m'a en effet promis de donner de temps à autre de ses nouvelles. Je me ferai une joie de vous les transmettre, à l'occasion.


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