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    Lucien a la patate. Une belle et bonne patate, de quoi garder la frite pendant des semaines. S'il s'écoutait, il la ferait sauter, tant il déborde d'énergie ; et la baraque aussi, par le même coup de cuillère à pot. C'est que Lucien, il a des raisons d'exulter et de rissoler dans l'allégresse. Avec le menu qui l'attend, les chairs les plus fermes grilleraient d'impatience. Jugez vous-mêmes : bientôt, et plus vite que ça ne saurait tarder, sa pomme confite en morceaux de bravoure se dévoilera en tranches bien amidonnées dans un recueil gratiné aux petits oignons par la maison Zonaires. 


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  • Lucien a des hauts et des basIl monte. Il descend. Il monte. Il descend. Reprend son souffle. Lucien aussi a des hauts et des bas. Et peut-être davantage que Max, qui s'en vante.

    — Ça va ?
    — Mmouais, j'ai des hauts et des bas.
    Lucien n'a pas trop apprécié que son copain ramène ainsi sa fraise. Pas de quoi en faire un fromage, même privé de dessert. Surtout qu'il exagérait.
    — Ben, tu portes des chaussettes.
    Du doigt, Lucien lui a désigné ses pieds. L'a bien pris de haut, sur ce coup-là. Max ne s'est pas déchaussé mais a été contraint de se défausser.
    — Qu'est-ce que tu racontes, encore ? Des hauts et des bas, a-t-il précisé en levant sa main au-dessus de sa tête, puis en l'abaissant au niveau de ses genoux afin d'illustrer son propos.

    Il n'y a là rien d'extraordinaire. Les hauts et les bas sont à la portée de tous. Sauf que Lucien a moins de chance que son ami. À la force de ses mollets, il doit les acquérir, ses hauts et ses bas. Par les escaliers, gravir les sommets, sonder les gouffres et accumuler les dénivelés. Il a beaucoup plus de mérite que son pote, qui jouit d'un ascenseur.

    — En ce moment, c'est l'ascenseur émotionnel, a ajouté Max en soupirant.
    Il se plaignait, en plus. Ses hauts et ses bas, il les obtenait sans se fouler – pas de risque d'entorses, de crampes ni d'ampoules – et il jouait les douloureux. Lucien s'est un peu énervé. Il a pété un câble. L'ascenseur est tombé en panne au niveau - 4.


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  • Lucien reprend du poil de la bêteLucien a traversé une passe difficile. Il va mieux à présent. Il a repris du poil de la bête. Et plutôt deux fois qu'une.
    — Aïe ! réagit Max. 
    Il s'est tourné vers son pote Max parce qu'il en tient une sacrée couche, que ses dents ne sont pas trop pointues et que ça fait moins mal de s'en prendre à lui qu'au chien de sa voisine.
    — T'es malade ou quoi ? s'indigne le grognon pas prêteur.
    Lucien hausse les épaules. Son pote n'a même pas essayé de le mordre.
    —  Ben non, justement, vu que j'ai repris du poil de la bête.
    Il agite son butin devant le nez de son copain. Avec la belle touffe qu'il a arrachée et qui s'ajoute à ses précédentes, le voilà prémuni contre l'adversité et paré pour affronter la saison nouvelle. Max, en découvrant l'envergure du fauchage, blêmit. Il se tâte le crâne, constate l'étendue du scalp. 
    —  Mais t'es vraiment malade ! persiste-t-il.
    Lucien considère son interlocuteur, se demande s'il est sourd ou s'il est con. Il se rappelle qu'il est surtout bête. Il ne semble en tout cas pas dans son assiette. Encore moins dans sa soupière. Même pas dans l'ébréchée, en dépit du cheveu qu'il avait récupéré sur sa langue, la dernière fois qu'il l'avait invité à manger sa soupe. Sans doute l'a-t-il perdu depuis et manque-t-il maintenant d'un peu de poils. Un diagnostic que l'observation de sa tête dégarnie vient confirmer. Il n'avait pas remarqué les progrès de sa calvitie, jusqu'alors, cette brèche en haut et à droite de son front où la chair à vif lui fait une peau d'imberbe. Lucien s'en émeut. Dans sa grande générosité, il extrait trois brins de son bouquet, les tend à son ami.
    — Tiens, tu pourras toujours te gratter !


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    Il m'a montré ; ça se traduit comme ça :

    D'abord, tu attrapes le bout de l'année. Ça ne peut mieux tomber, tu es pile poil dessus. Tu le prends bien en main, tu tires, tu tires. Tu l'accroches autour de ta taille, recules, t'arc-boutes. Quand tu sens que c'est bien tendu, tu lèves un pied, le bon (pour que ça marche), puis l'autre ; tu lâches tout. Et te voilà propulsé ! T'as plus qu'à éviter les murs et les cons. Bonne chance à toi, mon ami !

    — Ouaip ! a-t-il conclu.

     

     


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  • Lucien, la vrai vie, les vrai gensLucien est un vrai gens, qui vit dans la vraie vie.
    — Ben ouais.
    Il se tâte. Le pouls, la poitrine, les côtes, les glandes. Et plus il se tâte, plus il s'en convainc.
    — Ben ouais.
    Lucien n'est pas peu fier. Lui au moins est un vrai gens, pas comme tous ceusses-là qui sont obligés d'aller rencontrer des vrais gens pour savoir à quoi ça ressemble, la vraie vie, et qui malgré leurs efforts ne parviennent à s'en faire une idée. Les pauvres ! Cela doit perturber le quotidien d'être un faux gens et de mener une vie factice. Il essaie de se représenter le calvaire. Une existence de zombie entre vie et mort. Des personnes dénuées de consistance et d'épaisseur. Genre ectoplasme. Coincées dans les limbes, à l'abri des contingences. Qui ne ressentent rien. Lucien se pince, tente de se rassurer encore une fois.
    — Aïe !
    Sûr, il est bien vrai ! Même que ça fait mal ! Toutefois, le doute subsiste. Oui, le doute subsiste car Lucien est philosophe sur les bords et l'inquiétude le taraude. Il cherche l'argument imparable qui lui octroiera sans contestation possible son statut d'être véritable et non illusoire. Il se renseigne, se documente, s'informe, vérifie et, après plusieurs heures passées dans les arcanes du savoir accrédité et aux sources de la connaissance habilitée par les milieux autorisés, garants de la pensée valide, touche du doigt le principe fondateur du concept de vrai gens et de vraie vie, d'où il ressort, en gros, qu'un vrai gens est un raté et une vraie vie, une vie de merde.
    Lucien abasourdi par cette révélation, réfléchit. Alors ? Qu'en est-il ? Il se lance dans une vaste introspection de laquelle, au bout de dix secondes, il s'extirpe, réjoui et triomphant, fort de conclusions formelles et irréfutables. Il n'y a plus à s'angoisser : il est un vrai gens et vit dans la vraie vie.
    — Ouf, j'ai eu peur ! murmure-t-il, soulagé.


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