• Lucien "like" à tout va

    Lucien s'est inscrit sur Facebook et il like. Il like le lapin dans son bain. Il like la blague carambar. La pâquerette et le canoë. Le cumulus, la méthadone et la moustache. Il like quand Bonny dit "bonne nuit", quand Clyde dit "je m'éclate". Le guépard en voie de disparition, Stromae et la promo de Carrefour. Il like Paris et Jean Edern. Les barbus et les 72 vierges certifiées. La femme à poil qui lui promet galipettes, les gros muscles et les rencontres coquines. Le câlin de l'âne au chat, le livre de Jérôme et la coiffure de Véronique. La bouillabaisse, les toiles de Korogo, Manon et la soutane du père Jean. La bite à Kevin, le député et la revue Esprit. Il like tout ce qui lui tombe sous le doigt. Et que j'te like, et que j'te like. La petite fille et son stéthoscope, Télérama et la mère à son pote. Les écolos et Total, l'airbus A320 et Jojo, le martin-pêcheur. J'aime, j'aime, j'aime. Lucien a le cœur sur la main. Trop plein d'amour. Il like. Il like le clic et les claques. Les cucurbitacées de Marie-Noëlle. L'amour de cinq à sept. Et les cakes de Gustave. Il like. You, me, them, everybody, everybody. Everybody needs somebody to love. Someone. Something. Lucien like à gogo. La tête à Picasso et les cubes de Braque. La kermesse de Saint-Canard et les cailloux de katmandou. Le corps exulte. Index en cadence. À plusieurs, c'est tip top, le panard à perpète. Lucien est épuisé.
    Au petit matin, harassé, il désactive son compte.


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  • Lucien graisse des pattes— Pour obtenir ce que tu veux, il n'y a pas 36 solutions : tu dois graisser les pattes, révèle Max à son ami, venu lui exposer ses difficultés du moment.
    — Ah ! s'étonne Lucien. Tu crois que ça changera quelque chose si je mets davantage de beurre dans mes nouilles ?
    Max le considère, perplexe. Peine à discerner s'il se moque de lui. En arrive à la conclusion que non.
    — Les pattes ! précise-t-il. Pas les pâtes !
    À l'air ahuri que lui renvoie Lucien, qui paraît se demander s'il est bien dans son assiette avec ses épinards beurrés et non pas au fond de la soupière avec le reste de bouillon, il met les points sur les i et les barres sur les t.
    — Les pattes, j'te dis. Les mains, les bras, les membres, quoi !
    — Ah, les pattes !
    Lucien a compris. Il sourit de la méprise. Puis, y réfléchissant, s'assombrit.
    — Les pattes ? Tu me conseilles de graisser les pattes ?
    — Oui, c'est comme ça que ça marche. Si tu veux que ton dossier passe sur le haut de la pile et qu'il soit traité, faut que tu leur graisses la patte.
    Lucien arbore une moue dubitative. Il n'est pas convaincu par l'expédient, s'inquiète même de la santé mentale de son directeur de conscience. Max n'est manifestement toujours pas remis de sa rupture amoureuse. Ses préconisations sont à prendre avec des pincettes, à spaghetti ou à salades, peu importe. L'homme, conscient de son déficit de persuasion et de la défiance de son interlocuteur, enfonce le clou à coups des tatanes que lui avait confectionnées son ex, cordonnière, à l'époque où ça collait encore entre eux, et pas qu'à la petite glu.
    — J'te le dis. Il n'y a que comme ça que ça fonctionne, insiste-t-il.
    Face à tant d'assurance, les réticences de Lucien se fissurent, au point de se lézarder, taille crocodile, et de se dissiper complètement, quand il assène son explication.
    — Il n'y pas mieux pour mettre de l'huile dans les rouages, dit-il en hochant la tête d'un air entendu, que l'on pourrait même qualifié d'écouté, tant sa parole s'avère intelligible.
    D'ailleurs, Lucien, qui s'y connait en mécanique et en résistance des matériaux, est sensible à l'argument. Il se rend à l'évidence et au rayon des lubrifiants.

    Quand arrive son tour, calme et déterminé, il sort sa fiole d'huile pour vélo de sa sacoche. De deux, trois, pulvérisations, au moment de quitter la salle d'attente, il s'asperge les mains, puis se les frotte pour bien répartir dessus le liquide. Soucieux de s'assurer le succès de son entreprise – Max lui a recommandé de ne pas lésiner – il ajoute même une deuxième couche.
    Il entre dans le bureau. Avec un large sourire et d'un pas résolu, tend la main à son interlocuteur. Cette fois, c'est sûr, on ne lui refusera pas sa requête. 


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  • Lucien gère son stress

    En fin d'année scolaire et universitaire, l'heure est aux examens, concours et autres évaluations. Lucien n'est pas exempté. Lui aussi affronte son lot de contrôles, dentaires, urinaires, sanguins ou de son taux d'alcoolémie, chacun sa croix et son stress à endurer.
    — Je stresse, je stresse, je stresse, répète-t-il pour mieux s'en convaincre.
    Faudrait pas que l'angoisse lui fasse perdre ses moyens et souffler de travers dans le ballon, ni uriner à côté de la pipette. Il tient à passer l'épreuve dans de bonnes conditions et en pleine possession de ses facultés.
    — Respire profondément, lui conseille Max. 
    Lucien n'est pas convaincu par la méthode. Respirer, il y est habitué ; il s'y applique sans même y réfléchir, et son stress n'augmente pas quand il la retient, sa respiration. D'ailleurs, afin de démontrer l'ineptie de la proposition de son ami, il part en apnée. Il résiste quinze secondes et constate, désabusé, qu'il ne s'est pas détendu depuis qu'il a repris l'air. 
    — Tu vois, je ne suis ni plus ni moins stressé.
    Et ce disant, il lance une longue expiration vers Max, contraint de détourner le visage pour ne pas s'évanouir. 
    — Profondément, j't'ai dit, insiste Max, en inspirant une goulée d'air pur, derrière lui, pour s'oxygéner les artères et se remettre de la bouffée largement étalonnée en éthanol, que son ami lui a pulvérisée dessus.
    Lucien lève les yeux au plafond du café du commerce, où ils repeignent leur haleine depuis qu'ils s'y sont retrouvés, et hoche la tête d'agacement. Max n'y est pas. Il est à côté de la plaque et du comptoir. 
    — Non, le truc, c'est de bien gérer son stress, affirme-t-il en connaisseur, tel le gars qui a réfléchi à la question, s'est documenté dessus et s'est forgé son opinion à coups de burin et de matraque. Faut juste être bon gestionnaire !

    Lucien s'est longuement interrogé. A pesé le pour et le contre, surtout le contre, qu'il ne soit pas trop lourd, et a opté pour sa banquière. Autant s'adresser aux professionnels de la profession, aux cadors de la gestion ; les résultats de la banque parlent pour elle. Des faramineux, une croissance à deux chiffres. Les intérêts, les agios, les plus-values, l'optimisation fiscale: une parfaite maîtrise de la discipline. Nul doute à avoir : son stress sera entre de bonnes mains. Elle saura en tirer le meilleur profit, en exploiter toutes les potentialités.
    — Je vous préviens d'office, lui dit-elle en l'accueillant dans son bureau avec un soupir de fatigue long comme son bras, il est hors de question de vous prêter le moindre centime.
    — Non, non, j'veux rien vous emprunter, la rassure-t-il. J'suis pas fou ; la dernière fois, ça m'a coûté un bras plus long que le vôtre.
    La banquière, flattée par l'hommage rendu à son talent, rougit mais, d'un métal résistant aux hautes températures, ne se laisse pas attendrir. Elle élude l'allusion à son membre et à son réseau de relations ; attend, méfiante, sa requête.
    — Tout au contraire, poursuit-il, je suis venu vous confier mon stress.


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  • Lucien mange Local

     

    Lucien vote Utile ; il peut bien manger Local, aussi. Si ça permet de nourrir le Schmilblick et la cause environnementale, il est tout disposé à changer de régime et de crèmerie. Car Lucien, la planète, il est prêt à se réformer pour la protéger. Il y a un moment où il faut savoir assumer ses responsabilités et se relever les manches, quitte à se retrousser aussi les babines. L'enjeu est trop important pour ne pas prendre sa part et son rab de diète. Il s'est donc penché sur le menu, mais pas trop bas, et s'est renseigné. Il n'a pas bien compris en quoi le monde s'en porterait mieux mais si les experts disent qu'il faut s'y résoudre, ce n'est pas lui qui ira les contrarier. D'autant que niveau osmose avec la nature, équilibre des forces et maîtrise de l'indice de masse corporelle, d'aucuns ont déjà pratiqué la technique et ont montré à quel point ils s'y connaissaient. Presque à poil, en pleine forêt ou sur des îles lointaines, sûr qu'ils en remontrent. Il n'y a pas plus en phase avec l'univers et son rythme qu'eux. Une leçon de mana pour tous ; une raison de s'inspirer de leurs habitudes alimentaires et de leurs méthodes culinaires.
    Lucien a donc consulté l'annuaire et répertorié les fournisseurs. Il n'y en avait pas tant que ça. Si peu qu'il s'est inquiété : tout le monde ne serait pas servi. Il s'est soudain moins vu coq en pâte et davantage dindon de la farce, en a eu la chair de poule. Loin de lui, cependant, de se laisser plumer ni d'inverser les rôles. Au contraire, il en a pris de la graine et des résolutions. Par anticipation des prochains et inéluctables temps de vache maigre ou enragée voire de pas de vache du tout, il s'est serré la ceinture. Il a rentré son ventre, puis opté pour le plus proche pourvoyeur et, plein de bonne volonté écologique, s'est rendu sur place, les poches remplies de ses ustensiles.
    Lucien, devant la porte, vérifie le nom sous la sonnette avant de se manifester. Il tire la chevillette et la bobinette choit. 
    — M. Local ? s'enquiert-il, armé de son plus beau sourire, auprès de la personne au visage pas si bovin, qui se présente sur le seuil.


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  • Lucien se creuse la tête

    Lucien saisit la perceuse, la brandit devant Max, effaré. Et l'approche de son crâne. Il a décidé de se creuser la tête.
    — Mais arrête ! Fais pas ça ! s'écrie son ami.
    Lucien l'approche encore. Fait rugir le moteur et vriller la mèche à ça de son oreille, avant d'éclater de rire.
    — Ah, ah, comme tu m'as cru !
    Lucien écarte l'outil de sa tempe, en se moquant de Max.
    — T'as vraiment cru que j'allais le faire.
    Max n'en mène pas large. Il est obligé de le concéder ; à un moment, il a pensé que Lucien passerait à l'acte. Sa pratique du personnage, les antécédents du bonhomme, l'autorisaient à l'imaginer.
    — T'es trop con ! rétorque-t-il, mauvais joueur.
    — C'est une expression.
    Max considère son ami, interrogatif. Il ne comprend pas où Lucien veut en venir. Ce dernier, indulgent et attendri par son air abruti, consent à étayer son propos.
    — Oui, se creuser la tête, c'est une expression. Je vais pas me creuser la tête pour de vrai.
    La révélation laisse pantois Max, tant qu'il en reste coi et les bras ballants. Son pote ne cessera donc jamais de le surprendre. Son insondable esprit l'étonnera toujours.
    — Ça veut dire : réfléchir.
    Lucien hoche la tête, une façon de bien peser ses mots et d'en souligner la portée. Mais comme Max ne parait pas la mesurer, il met les points sur les i.
    — Oui, se creuser la tête, ça veut dire réfléchir.
    Un silence gêné s'instaure. Max semble très impressionné. Si bien que Lucien se demande s'il n'a pas surestimé les capacités cognitives de son ami. Dans un élan de charité, il consent à reformuler son explication.
    — Quand je dis que je me creuse la tête, en fait, je dis que je réfléchis, répète-t-il patiemment.
    Le regard incrédule qui lui répond le fait douter de ses capacités pédagogiques. À moins que cela vienne de Max et de ses dispositions particulièrement limitées.
    — Tu comprends ? tente-t-il à nouveau. Pas réfléchir, le miroir, hein ? Réfléchir... le cerveau.
    Max parait véritablement déstabilisé. Il dévisage son interlocuteur avec perplexité, comme s'il le découvrait pour la première fois ou après une longue période de coma.
    — Euh... oui... confirme-t-il.
    — Se creuser la tête... réfléchir... insiste Lucien, patient, pour être sûr de faire passer son message.
    — Oui...
    — Hein ?
    — Oui, d'accord...
    — T'as compris ? Réfléchir, se creuser la tête, tout ça.
    — Oui... oui.
    — Hein ?


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  • Lucien sort de sa zone de confortMax, toujours prompt à lui vouloir du bien et à partager ses bons tuyaux, fiabilité et étanchéité garanties, et ce en dépit de ses carences en plomberie, lui a conseillé de sortir de sa zone de confort.
    — J'ai appris ça, il faut pas hésiter à sortir de sa zone de confort, lui a-t-il dit, vautré sur son canapé, ce qui ne manquait pas de piquant et conférait à son propos un poids de fakir. 
    Quelques semaines auparavant, sa copine cordonnière l'avait quitté sous prétexte qu'elle avait trouvé meilleure chaussure à son pied et il peinait à s'en remettre. Lucien compatissait. Lui-même aurait eu du mal à se rechausser après une telle trahison. Et il n'apportait pas le même soin à ses pompes que son camarade. Max n'avait rien à envier à personne en cette matière ; il ne lésinait pas sur la qualité, brillait par ses choix de pâtes à enduire. Et pourtant... Les femmes étaient décidément difficiles à suivre. Bref, Max était dans ses petits souliers et, comme ça lui faisait un peu mal et lui serrait les orteils, il s'allongeait sur le divan d'une aide psychologique qui se moquait bien de savoir s'il cirait ses mocassins ou pas, du moment qu'il ne se les essuyait pas sur son cuir.
    — C'est ma directrice de conscience qui m'a révélé ça à la fin d'une séance, a-t-il poursuivi dans son désir d'épanchement. En plus, elle a de jolies jambes, a-t-il ajouté pour démontrer la pertinence de la suggestion.
    Lucien, qui est un homme ouvert d'esprit et prêt à toutes les expériences, pourvu qu'elles lui soient bénéfiques, en lui apportant par exemple un mieux-être ou la satisfaction d'un accomplissement personnel, et pourvu qu'elles soient légitimées par une parole experte, s'est dépêché de retenir la leçon et de se l'appliquer. Avec beaucoup plus d'énergie et de résolution que son pote Max – soyons miséricordieux : le pauvre encore sous le coup de sa rupture n'a pas les mêmes ressources mentales que lui – puisque, depuis deux mois, il évite de rentrer chez lui ; il dort sur son paillasson, à la porte de son appartement. 


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  • Lucien empêché

    Depuis que Lucien donne son avis, il prête le flanc à la critique. On peut certes lui reprocher sa générosité à géométrie variable, ses fluctuations selon qu'elle concerne son avis ou son flanc. S'il renonce volontiers au premier, il tient à récupérer le second. À sa décharge, il est plus facile de retrouver un avis qu'un flanc. Sauf à vivre à la montagne ou en terrain escarpé, et encore, il est parfois glissant. Il peut facilement nous échapper. En plus de prêter le flanc, on perd pied et l'on se retrouve les quatre pattes en l'air. Lucien se méfie de la critique. Sous le prétexte qu'elle est souvent gratuite, elle s'autorise des privautés. S'il n'y prend garde, elle s'appropriera son flanc et le laissera comme deux ronds, justement, des ronds de flan. Et ça ne lui dit rien, à Lucien, parce que bof, un rond de flan, ça ne fait pas trop rêver ; et pas plus deux qu'un. Il la surveille, donc. Il la garde à l’œil et en ligne de mire. Il s’assoirait bien dessus aussi, le meilleur moyen de se prémunir contre ses inclinations. À portée de main et sous ses fesses, il la tiendrait sous sa coupe et lui ferait battre la sienne, de coulpe. Si bien que la critique serait obligée de le lui rendre, son flanc, au bout d'un moment. Parce que Lucien a beau faire du sport et réduire les sucreries, il pèse toute de même son poids et celui de ses vêtements, ce qui n'est pas rien. Elle étoufferait, rendrait gorge, sauf que Lucien, sa gorge, ça ne lui dit rien ; il préfère son flanc à lui à sa gorge à elle. Il en a déjà une opérationnelle, merci pour elle, qu'il n'a pas l'intention de remplacer même si parfois elle gratte un peu. Alors il insisterait et la critique n'aurait d'autre choix que de le concéder. Déjà qu'il donne son avis, il ne faut pas abuser. Il trouve la critique exagérée. On lui cède ça, elle réclame ça. Elle n'en a jamais assez. À bien y penser, ça le révolte, Lucien, toute cette avidité. Il est bonne pâte, bonne poire aussi, il l'admet, et l'ensemble fait une bonne tarte, mais il ne faut pas pousser Lucien dans les orties. Ça pique ! D'autant qu'il n'est pas une mémé. Il y a des limites à ne pas franchir et des côtes, aussi pentues que son flanc soient-elles, à ne pas gravir. L'histoire d'Adam le confirme : une côte en moins et hop, ceinture, on doit s'astreindre à un régime alimentaire serré, une pomme pour menu. Bonjour l'enfer ! Surtout que la contradiction a tôt fait de se manifester et de solliciter son dû, elle aussi. Elle revendique sa part de flanc. Si bien qu'à la fin, l'on ne sait plus où donner de la tête. Au point de la perdre, sa tête, et ses nerfs avec. Et le voilà dépouillé. Il ne manquerait plus qu'on lui demande sa parole, aussi, alors même qu'il l'a déjà libérée. Il ne lui resterait qu'à se taire. Et à garder son avis pour lui. Voilà comment on coupe les élans de générosité des gens ! Vraiment : quel gâchis !


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  • Lucien met son nez au régime

    Lucien a le nez fin, on l'a déjà constaté. Un état qu'il doit à une discipline de fer ; du fer un peu rouillé sur les bords, certes, rongé par l'usure ou les rats ; du fer, malgré tout. Il a assujetti son appendice à un régime vigoureux et sans concession pour parvenir à ses fins, justement, et à cette sveltesse, et soumis ses narines à rude épreuve.

    Il prit le taureau par les cornes et ses naseaux après avoir surpris la conversation de deux voisines. Elles eurent beau baisser la voix en le voyant déboucher de sa volée d'escalier et aborder leur palier, le regard gêné qu'elles lui adressèrent ne lui échappa pas. Et il discerna très bien, en passant devant elle, détachés de leurs chuchotis, les mots gros nez. Des mots qu'il attrapa au vol et qui le persuadèrent de passer à l'action. Les coups d’œil furtifs et les haussements réciproques de sourcils qu'elles échangeaient et soulignaient par un silence non seulement révélateur mais aussi accusateur ne laissaient aucun doute quant à l'identité du propriétaire du blase ainsi montré du doigt et de leur menton poilu.
    Sitôt dans sa salle de bain, Lucien procéda à des vérifications devant son miroir. Il examina son nez. Sous toutes ses coutures et ses orifices. Le rapprocha de son reflet, l'écarta, le mit de profil, puis de face. Il réfléchit. Tout à coup, le remua dans tous les sens. Le retroussa, le tordit, l'allongea, le détendit et recommença. Trente secondes d'exercices acrobatiques, après lesquelles il renifla. Il lui imposa un nouvel examen détaillé. Aucun changement apparent. Lucien ne perçut pas d'évolution. Ni d'encourageante, encore moins de concluante. Il retourna à ses études et réfléchit à nouveau.
    Il se rendit dans la cuisine. Sortit d'un placard la balance électronique que sa mémé, incapable d'en comprendre le fonctionnement, lui avait généreusement refourguée, et la posa sur sa table. Il plaça sa tête au-dessus, prit une longue inspiration et, d'un rapide mouvement du buste, plaqua son nez contre. Des chiffres s'affichèrent sur l'écran. Trois kilos quatre cent cinquante, traduisit-il. Il se redressa aussitôt. Ça n'allait pas du tout ! Mais pas du tout, du tout !!! Il soupira, rangea sa balance et réfléchit encore.
    Muni d'une règle et d'un crayon, il retourna dans la salle de bains. À l’aide de repères sur son miroir, nota les mensurations de son nez. Puis, recommença ses exercices. À se bousculer les narines, se malmener l’arête, se frapper les ailes. Il saisit la base entre son pouce et son index, tira, pinça, appuya, agita. Et s’interrompit, s’empara de sa règle, mesura à nouveau les dimensions de son appendice rougi et fronça les sourcils. Le résultat ne le satisfit toujours pas. Il poursuivit donc son entraînement nasal. Une demi-heure de ce régime et le voilà dépité, nez bleui, qui de rage, jeta son crayon dans le lavabo. Son tarin ne maigrirait donc pas ! se lamenta-t-il. Il dut se résigner : la méthode n'était pas la bonne. Malgré cette gymnastique intensive, pas un millimètre de gagné ! Pire : son pif avait gonflé !
    Lucien réfléchit à nouveau. Dix bonnes minutes à soutenir son reflet avant que son visage ne s’éclairât. Mais c’était bien sûr ! Il n'y avait pas mieux pour se débarrasser du gras ; il fallait trancher dedans ! Il fila dans la cuisine, se précipita vers le tiroir de son meuble de rangement, l’ouvrit, empoigna un long couteau de cuisine et revint fissa avec, dans sa salle de bain, devant son miroir et écran de contrôle. Concentré, il approcha très délicatement la lame de son visage.

    « AÏE ! ! ! » entendit-on hurler dans l’immeuble.

    Les deux voisines bavardaient dans le hall d’entrée de l’immeuble, quand un bruit de pas en provenance des escaliers les contraignit à baisser la voix. Elles se détournèrent pour regarder qui venait là, se figèrent, éberluées. Lucien traversa le hall en les ignorant ostensiblement, un énorme pansement ensanglanté, noué en poupée au milieu de la figure.


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  • Lucien libère sa parole

    Comme Lucien a le nez fin, il se met au goût du jour. Et tant pis si ça sent le roussi et le fumigène, le sang caillé et la myrtille. Il a, lui aussi, son avis à donner. Il libère sa parole ; il n'y a pas de raison qu'il se prive, qu'il refrène ses élans de prodigalité, qu'il ne participe pas au mouvement général d'émancipation qui a saisi la population, dans son désir labial et insurrectionnel de renverser la vapeur, la crème et les codes établis. Il ouvre les grilles et desserre les dents. Le problème, la parole une fois libérée, consiste à remettre la main dessus. Trop heureuse de l'aubaine et qui ne se l'est pas fait dire deux fois, ni trois, sans demander son reste, renonçant à son doggy bag, elle part en cavale. Elle dépasse ses pensées, échappe à l'entendement. Pas étonnant avec toutes ces voies libres, ces ronds-points dégagés et ces fausses routes ! Impossible de la retrouver. Lucien ne ménage pas ses efforts, pourtant. Il tourne en rond, traverse les lieux communs, arpente les sentiers balisés, suit les chemins tracés, oscille entre les idées toutes faites et les expressions consacrées ; en bref, s'efforce de reconstituer ses éléments de langage. Il interroge même la voisine. Du coup, il s'excuse et rougit.
    — J'ai perdu mes mots.
    La voisine, dans ces cas-là, hausse les épaules et lève les yeux au ciel, d'autant plus quand il y a un plafond et que celui-ci est bas. Lucien la soupçonne d'avoir perdu autre chose, sa langue en l’occurrence, mais il n'ose pas glisser ses doigts à l'intérieur de sa bouche pour le vérifier. Elle serait capable de le mordre. Il l'a déjà entendue aboyer, une fois qu'elle sortait son chien. Alors, il se préserve ses phalanges et se contente de lui tirer la sienne, de langue, en vérifiant si par le plus grand des hasards, il n'en aurait pas un, de mot, sur le bout. Il halète. La bave lui pend aux lèvres. Elle est bien la seule. Il doit l'admettre : la voisine n'est d'aucune utilité. Le verbe refuse de se faire chair. Il renonce à la sentir palpiter et en dernier recours et désespoir de cause, songe à sonder le dictionnaire. Et il s'y serait assurément résolu si ses compétences en combinatoire, pour le moins limitées, ne l'avaient pas dissuadé. Une lucidité tout à son honneur. Ses carences requièrent une technologie plus moderne, un mécanisme bien huilé sans trop de pistons ni entourloupes, un appareil simple et efficace. Lucien s'en remet donc à un moteur de recherche et le lance, mais pas trop loin. Il dessine les contours de sa parole, en tape les signes et les caractères au risque de les traumatiser : Q.U.A.N.D. E.S.T.-.C.E Q.U.'.O.N. M.A.N.G.E. Puis envoie la commande et la sauce. S'ensuivent 295 millions de réponses.
    Lucien n'en revient pas. Sa parole a profité de sa liberté pour faire des petits.


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  • Lucien n'a pas froid aux yeux

    Lucien n'a pas froid aux yeux sauf quand il neige. Dans ces cas-là, il prend des précautions. Il se rend dans la première pharmacie venue – il évite la deuxième, elle est plus loin. Quant à la troisième, n'y pensons même pas – et demande :
    — Je voudrais prendre des précautions, s'il vous plaît.
    La pharmacienne le considère. Car il s'agit d'une pharmacienne. Le pharmacien est absent. Sans doute qu'il a attrapé froid aux yeux. Quand on voit la pharmacienne, on comprend pourquoi. L'armoire à glaces n'a pas l'air commode. Elle a du coffre et de quoi vous glacer les sangs, l’œil par la même occasion et dans le même jet de canon à neige.
    — Quel genre de précautions ? s'enquiert-elle pour briser la glace, bien qu'elle n'ait aucun pic à disposition.
    Lucien  regarde autour de lui. Il y a tellement de précautions sur les étalages qu'il ne sait plus où donner de la tête. Il lui en faudrait une qui le protège des attaques hivernales et le maintienne dans ses dispositions combatives.
    — C'est pour pas avoir froid aux yeux.
    Un genre de fortifiant qui lui redonnerait du poil de la bête, un surcroît de pilosité, une prolifération de sourcils, soyons fous. Histoire d'affronter les frimas et les pénuries de vaillance. 
    — Pourquoi ? Vous n'avez pas d'estomac ?
    Lucien, qui n'avait pas songé à ça, vacille sous l'hypothèse. Il se tâte le ventre à la place où il devrait être, s'éponge le front.
    — Euh, si, je crois.
    Il n'en est plus très sûr. Peut-être que quand on a froid aux yeux, on n'a pas d'estomac. 
    — En revanche, vous avez sans doutes les foies.
    Il va vérifier. Du bout du doigt, s'il a multiplié les foies. Peine à se faire une idée. Les voies sont impénétrables. 
    — Faut pas se faire de mauvais sang, s'esclaffe-t-elle. 
    Il ne manquerait plus que ça. Du coup, il s'en fait un d'encre et elle, des gorges chaudes. Mais sauf à coller sa figure dans son giron – ce qu'il n'ose pas – il n'y a là, pas de quoi réchauffer ses mirettes. Lucien s'impatiente.
    — Pour mes yeux, alors ?
    — À part faire l'autruche, je ne vois pas.
    Comme il n'y a pas de sable et que mettre la tête sous la neige s’avérerait contre-productif, elle lui propose un masque de sommeil. Lucien, illico, l'achète, le déballe et le met sur ses yeux. Soulagé, il repart. Et l'admet : ainsi couvert, il a moins froid aux yeux. L'embêtant, aïe, ce sont les effets secondaires aïe et les bleus aïe les bosses aïe qu'on attrape avec. Aaaaïïïe ! 


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