• Lucien met son nez au régime

    Lucien a le nez fin, on l'a déjà constaté. Un état qu'il doit à une discipline de fer ; du fer un peu rouillé sur les bords, certes, rongé par l'usure ou les rats ; du fer, malgré tout. Il a assujetti son appendice à un régime vigoureux et sans concession pour parvenir à ses fins, justement, et à cette sveltesse, et soumis ses narines à rude épreuve.

    Il prit le taureau par les cornes et ses naseaux après avoir surpris la conversation de deux voisines. Elles eurent beau baisser la voix en le voyant déboucher de sa volée d'escalier et aborder leur palier, le regard gêné qu'elles lui adressèrent ne lui échappa pas. Et il discerna très bien, en passant devant elle, détachés de leurs chuchotis, les mots gros nez. Des mots qu'il attrapa au vol et qui le persuadèrent de passer à l'action. Les coups d’œil furtifs et les haussements réciproques de sourcils qu'elles échangeaient et soulignaient par un silence non seulement révélateur mais aussi accusateur ne laissaient aucun doute quant à l'identité du propriétaire du blase ainsi montré du doigt et de leur menton poilu.
    Sitôt dans sa salle de bain, Lucien procéda à des vérifications devant son miroir. Il examina son nez. Sous toutes ses coutures et ses orifices. Le rapprocha de son reflet, l'écarta, le mit de profil, puis de face. Il réfléchit. Tout à coup, le remua dans tous les sens. Le retroussa, le tordit, l'allongea, le détendit et recommença. Trente secondes d'exercices acrobatiques, après lesquelles il renifla. Il lui imposa un nouvel examen détaillé. Aucun changement apparent. Lucien ne perçut pas d'évolution. Ni d'encourageante, encore moins de concluante. Il retourna à ses études et réfléchit à nouveau.
    Il se rendit dans la cuisine. Sortit d'un placard la balance électronique que sa mémé, incapable d'en comprendre le fonctionnement, lui avait généreusement refourguée, et la posa sur sa table. Il plaça sa tête au-dessus, prit une longue inspiration et, d'un rapide mouvement du buste, plaqua son nez contre. Des chiffres s'affichèrent sur l'écran. Trois kilos quatre cent cinquante, traduisit-il. Il se redressa aussitôt. Ça n'allait pas du tout ! Mais pas du tout, du tout !!! Il soupira, rangea sa balance et réfléchit encore.
    Muni d'une règle et d'un crayon, il retourna dans la salle de bains. À l’aide de repères sur son miroir, nota les mensurations de son nez. Puis, recommença ses exercices. À se bousculer les narines, se malmener l’arête, se frapper les ailes. Il saisit la base entre son pouce et son index, tira, pinça, appuya, agita. Et s’interrompit, s’empara de sa règle, mesura à nouveau les dimensions de son appendice rougi et fronça les sourcils. Le résultat ne le satisfit toujours pas. Il poursuivit donc son entraînement nasal. Une demi-heure de ce régime et le voilà dépité, nez bleui, qui de rage, jeta son crayon dans le lavabo. Son tarin ne maigrirait donc pas ! se lamenta-t-il. Il dut se résigner : la méthode n'était pas la bonne. Malgré cette gymnastique intensive, pas un millimètre de gagné ! Pire : son pif avait gonflé !
    Lucien réfléchit à nouveau. Dix bonnes minutes à soutenir son reflet avant que son visage ne s’éclairât. Mais c’était bien sûr ! Il n'y avait pas mieux pour se débarrasser du gras ; il fallait trancher dedans ! Il fila dans la cuisine, se précipita vers le tiroir de son meuble de rangement, l’ouvrit, empoigna un long couteau de cuisine et revint fissa avec, dans sa salle de bain, devant son miroir et écran de contrôle. Concentré, il approcha très délicatement la lame de son visage.

    « AÏE ! ! ! » entendit-on hurler dans l’immeuble.

    Les deux voisines bavardaient dans le hall d’entrée de l’immeuble, quand un bruit de pas en provenance des escaliers les contraignit à baisser la voix. Elles se détournèrent pour regarder qui venait là, se figèrent, éberluées. Lucien traversa le hall en les ignorant ostensiblement, un énorme pansement ensanglanté, noué en poupée au milieu de la figure.


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  • Lucien libère sa parole

    Comme Lucien a le nez fin, il se met au goût du jour. Et tant pis si ça sent le roussi et le fumigène, le sang caillé et la myrtille. Il a, lui aussi, son avis à donner. Il libère sa parole ; il n'y a pas de raison qu'il se prive, qu'il refrène ses élans de prodigalité, qu'il ne participe pas au mouvement général d'émancipation qui a saisi la population, dans son désir labial et insurrectionnel de renverser la vapeur, la crème et les codes établis. Il ouvre les grilles et desserre les dents. Le problème, la parole une fois libérée, consiste à remettre la main dessus. Trop heureuse de l'aubaine et qui ne se l'est pas fait dire deux fois, ni trois, sans demander son reste, renonçant à son doggy bag, elle part en cavale. Elle dépasse ses pensées, échappe à l'entendement. Pas étonnant avec toutes ces voies libres, ces ronds-points dégagés et ces fausses routes ! Impossible de la retrouver. Lucien ne ménage pas ses efforts, pourtant. Il tourne en rond, traverse les lieux communs, arpente les sentiers balisés, suit les chemins tracés, oscille entre les idées toutes faites et les expressions consacrées ; en bref, s'efforce de reconstituer ses éléments de langage. Il interroge même la voisine. Du coup, il s'excuse et rougit.
    — J'ai perdu mes mots.
    La voisine, dans ces cas-là, hausse les épaules et lève les yeux au ciel, d'autant plus quand il y a un plafond et que celui-ci est bas. Lucien la soupçonne d'avoir perdu autre chose, sa langue en l’occurrence, mais il n'ose pas glisser ses doigts à l'intérieur de sa bouche pour le vérifier. Elle serait capable de le mordre. Il l'a déjà entendue aboyer, une fois qu'elle sortait son chien. Alors, il se préserve ses phalanges et se contente de lui tirer la sienne, de langue, en vérifiant si par le plus grand des hasards, il n'en aurait pas un, de mot, sur le bout. Il halète. La bave lui pend aux lèvres. Elle est bien la seule. Il doit l'admettre : la voisine n'est d'aucune utilité. Le verbe refuse de se faire chair. Il renonce à la sentir palpiter et en dernier recours et désespoir de cause, songe à sonder le dictionnaire. Et il s'y serait assurément résolu si ses compétences en combinatoire, pour le moins limitées, ne l'avaient pas dissuadé. Une lucidité tout à son honneur. Ses carences requièrent une technologie plus moderne, un mécanisme bien huilé sans trop de pistons ni entourloupes, un appareil simple et efficace. Lucien s'en remet donc à un moteur de recherche et le lance, mais pas trop loin. Il dessine les contours de sa parole, en tape les signes et les caractères au risque de les traumatiser : Q.U.A.N.D. E.S.T.-.C.E Q.U.'.O.N. M.A.N.G.E. Puis envoie la commande et la sauce. S'ensuivent 295 millions de réponses.
    Lucien n'en revient pas. Sa parole a profité de sa liberté pour faire des petits.


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  • Lucien n'a pas froid aux yeux

    Lucien n'a pas froid aux yeux sauf quand il neige. Dans ces cas-là, il prend des précautions. Il se rend dans la première pharmacie venue – il évite la deuxième, elle est plus loin. Quant à la troisième, n'y pensons même pas – et demande :
    — Je voudrais prendre des précautions, s'il vous plaît.
    La pharmacienne le considère. Car il s'agit d'une pharmacienne. Le pharmacien est absent. Sans doute qu'il a attrapé froid aux yeux. Quand on voit la pharmacienne, on comprend pourquoi. L'armoire à glaces n'a pas l'air commode. Elle a du coffre et de quoi vous glacer les sangs, l’œil par la même occasion et dans le même jet de canon à neige.
    — Quel genre de précautions ? s'enquiert-elle pour briser la glace, bien qu'elle n'ait aucun pic à disposition.
    Lucien  regarde autour de lui. Il y a tellement de précautions sur les étalages qu'il ne sait plus où donner de la tête. Il lui en faudrait une qui le protège des attaques hivernales et le maintienne dans ses dispositions combatives.
    — C'est pour pas avoir froid aux yeux.
    Un genre de fortifiant qui lui redonnerait du poil de la bête, un surcroît de pilosité, une prolifération de sourcils, soyons fous. Histoire d'affronter les frimas et les pénuries de vaillance. 
    — Pourquoi ? Vous n'avez pas d'estomac ?
    Lucien, qui n'avait pas songé à ça, vacille sous l'hypothèse. Il se tâte le ventre à la place où il devrait être, s'éponge le front.
    — Euh, si, je crois.
    Il n'en est plus très sûr. Peut-être que quand on a froid aux yeux, on n'a pas d'estomac. 
    — En revanche, vous avez sans doutes les foies.
    Il va vérifier. Du bout du doigt, s'il a multiplié les foies. Peine à se faire une idée. Les voies sont impénétrables. 
    — Faut pas se faire de mauvais sang, s'esclaffe-t-elle. 
    Il ne manquerait plus que ça. Du coup, il s'en fait un d'encre et elle, des gorges chaudes. Mais sauf à coller sa figure dans son giron – ce qu'il n'ose pas – il n'y a là, pas de quoi réchauffer ses mirettes. Lucien s'impatiente.
    — Pour mes yeux, alors ?
    — À part faire l'autruche, je ne vois pas.
    Comme il n'y a pas de sable et que mettre la tête sous la neige s’avérerait contre-productif, elle lui propose un masque de sommeil. Lucien, illico, l'achète, le déballe et le met sur ses yeux. Soulagé, il repart. Et l'admet : ainsi couvert, il a moins froid aux yeux. L'embêtant, aïe, ce sont les effets secondaires aïe et les bleus aïe les bosses aïe qu'on attrape avec. Aaaaïïïe ! 


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  • Lucien fait les trois huit


    Le gars lui dit : « faut faire les trois huit ». Les trois huit ! Mazette ! Il connait le grand huit, Lucien, alors trois ! Voilà qui promet. Parce que s'il y en a trois, même pas très grands, sûr que ça lui retournera la tête et, la tête à l'envers, Lucien, il aime ça. Il n'y a pas mieux pour lui remettre les idées en place, d'autant qu'à la fin des fins, à l'arrivée, il la retrouve sur les épaules, sa tête. Donc, Lucien, les trois huit, il applaudit et plutôt deux fois qu'une ; ce qui en ferait six, des huit, et pour le même prix. Et six fois huit, quarante huit, ce qui n'est pas mal pour un début et permet de voir venir. À moins que ça équivaille à huit cent quatre vingt huit mille huit cent quatre vingt huit et là, c'est Jackpot mais mieux vaut ne pas y compter. À ce tarif, il risque la désillusion en bout de chaîne.
    — Pas de problème ! répond Lucien qui, d'avance, en frissonne de plaisir.
    Et quand on l'amène à l'atelier et qu'il découvre l'immense ligne qui la traverse, les croisements avec d'autres et les passages par différents blocs tous plus prometteurs les uns que les autres, il ne sent plus sa joie. L'excitation le gagne. À tel point qu'il en oublie son contremaître, qui sera forcé d'attendre le tour suivant, et se précipite vers la piste. Il n'attend même pas qu'elle s'immobilise, la prend en marche. Debout dessus, le plus difficile est de conserver son équilibre.
    — Descends ! lui crie-t-on.
    Lucien n'en a pas l'intention. Tant pis pour eux, s'ils ont manqué le coche. Fallait être plus rapide ! Il ne va pas s'arrêter en si bon chemin. Surtout au moment où il approche d'une étape cruciale du manège : devant lui, des bras mécaniques s'agitent dans tous les sens. Il va se payer une bonne tranche de rigolade. Attention aux secousses !
    Il trouve juste dommage que le service nettoyage et maintenance soit aussi négligent et ne déblaie pas mieux que ça le tapis roulant. C'est limite casse-gueule ! Il faudra leur dire.


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  •  

    Lucien marche droit— Oh, moi, maintenant, je marche droit, assure Max, un clin d’œil au débotté, lorsque Lucien lui demande des nouvelles de sa copine cordonnière. Terminé, les faux pas ajoute-t-il, histoire d'enfoncer le clou dans la semelle et d'entériner la méthode.
    Le ton de son pote ne laisse subsister aucun doute. Et son air de satisfaction, dans lequel il voit des promesses de félicité et des horizons de béatitude, lui arrache plus d'une larme à l’œil. Il n'hésite pas : il se convertit illico au procédé. Il rend grâce au podologue suprême, se signe et jure qu'il fera sienne cette arme de séduction massive. Il rentre chez lui le moins de guingois possible, change de pied et s'assujettit à son nouveau régime de rectitude. Très vite, se heurte au problème du faux pas. Qu'est-il ? Un qui part à gauche ou un qui penche à droite, un avorté ou un trop long, un bruyant ou un furtif ? Après quelques soirées devant sa glace, il finit par résoudre le mystère et aboutit à la conclusion qu'un bon pas, s'il est bon ne sera pas faux. Cette difficulté considérable surmontée, il peut se livrer avec confiance à ses exercices pédestres le long de trajectoires rectilignes tracées sur le parquet de son couloir ou en bordure de trottoirs pas cabossés. Lucien, au fil de son entraînement, acquiert aisance et maîtrise, si bien qu'il décide de se lancer tout de bon et, pour se faciliter la tâche en essuyant les plâtres, de tester son pouvoir d'attraction sur la marchande de chaussures qui, en toute logique, devrait y être encore plus sensible que la piétonne lambda.
    Sans un pas de côté, ni pas de deux, il franchit le seuil de la boutique, marche droit vers sa cible mouvante qui ne semble pas s'en émouvoir. Lucien s'en étonne. Il a pourtant tout bien fait. Il n'a pas dévié d'un iota. Les deux pieds parallèles, pas un de travers, recta et direct ! Il a néanmoins dû l'ébranler car elle lui demande sans tergiverser sa pointure. Et quand elle pose une paire de la taille idoine à ses pieds, il se dit qu'il a une longueur d'avance, qu'il a fait la moitié du trajet et que tout cela prend une tournure fort encourageante. Il enfile les chaussures. Elle lui dit : "Marchez voir !" Il se lève et, sous la houlette de la vendeuse, lance quelques pas qu'il regrette aussitôt. La dame a pavé sa route d'embûches : les pompes lui font mal, l'empêchent de déployer ses talents de marcheur droit, l'obligent à des contorsions indignes de son expertise. Elle hausse les épaules et conciliante – tout n'est pas perdu – lui enjoint, s'il veut préserver ses chances et envisager un bout de chemin avec elle jusqu'au comptoir, de passer outre et de les faire.
    — Faut que vous les fassiez, lui dit-elle explicitement, en désignant du menton les godasses.
    Incrédule, il la considère, puis ses pieds. Il trouve bizarre de faire les grolles alors qu'elles sont déjà faites. La preuve : il les porte. Il hésite mais l'inflexibilité de la dame, son assurance, le contraignent à s’exécuter. Il doit relever le défi. Il accepte l'épreuve.
    Il quitte la boutique, perplexe, la boîte sous le bras. Il se gratte la tête et, comme il est malin et pas très habile de ses doigts, il opte pour un raccourci et se présente chez la copine cordonnière de Max. La fille s'y connaît, a les qualités requises et les compétences concomitantes. Nul doute qu'elle saura les faire, elle, lui préparer le terrain, lui ouvrir la voie. Pourvu, seulement, que Max ne le soupçonne pas d'empiéter sur ses plate-bandes ; il pourrait en prendre ombrage !


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  • Lucien refait le match

    Le jour décline. Lucien, à sa table de travail, joint avec précaution les ailes du dernier modèle qu'il s'est offert, la Ferrari 559 GTO, à son armature. La maquette calée entre son pouce et son index, il assemble tranquille les pièces de plastique, quand une clameur soudaine et tonitruante le fait sursauter et presser un peu trop fort la carrosserie qui se disloque sous ses doigts.
    — Oh, zut, zut, se lamente-t-il.
    Il abandonne son jouet tout foiré et se dirige vers la fenêtre ouverte, à l'affût d'une explication à cette explosion sonore intempestive. Il regarde dehors : rien. Pas un chat. Le calme plat. Il s'étonne. S'interroge.
    — Bah !

    Quelques minutes plus tard, Lucien encore contrarié par cette mésaventure et en quête de réconfort inspecte son réfrigérateur, en tire sa bouteille de Yop. Il la débouche, boit au goulot… au moment même où fuse une deuxième clameur suivi d'un raffut du diable. Le malheureux avale de travers et renverse du liquide sur son menton et son tee-shirt fétiche.
    Sans prendre le temps de se nettoyer, il se précipite sur le palier de son appartement. Mais que se passe-t-il donc ? Et s'enquiert auprès du voisin du dessus, qui dévale, hilare, les escaliers.
    — Qu'est-ce qu'il y a ?
    L'autre, sans s'arrêter, le considère, incrédule.
    — Comment ça : qu'est-ce qu'il y a ?
    Il hausse les épaules et poursuit son chemin en entonnant : « On est les champions, on est les champions ! »

    Alors que dans la rue, les hurlements, les coups de klaxons, les sirènes, redoublent, Lucien qui a enfin décelé la cause du tintamarre, téléphone à son pote Max.
    — Tu sais, il y avait match, aujourd'hui, crie-t-il afin de couvrir le bruit ambiant.
    — …
    — Oui... euh... moi aussi...
    — …
    — Ah… euh... oui ! Tu sais comment je pourrais le revoir, j'ai été un peu dérangé pendant le match ?
    — …
    — Ah… Merci… D'accord !

    Le soir suivant, à peine le livreur de pizzas décampé, Lucien se jette sur son canapé, s'arme de sa Napolitaine parce qu'il aime bien les anchois et, affalé face à son écran, nombril à l'air et une touffe de poils pubiens en étendard, lance le replay. Tendu, inquiet, il se ronge les ongles et la pâte. S'exclame à la moindre agression de l'adversaire, vitupère contre les décisions hasardeuses de l'arbitre, s'indigne face aux tricheries des mauvais joueurs. La bouche pleine, il exhorte son équipe, les conseille, « mais vas-y », « cours », « plus vite », « joue », « là-bas, il est tout seul », se rabat sur ses chips, s'en gave pour se rassurer, descend sa troisième bière, rote, se gratte les couilles, jure, « putain de putain » et à la fin, enfin libéré, laisse éclater son bonheur.
    Il court à sa fenêtre et hurle : « On est les champions, on est les champions. Ohé, ohé, ohé ! Qui ne saute pas n'est pas mou... euh, champion ! Hop, hop ! Et un, et deux... Lalala lalala... »
    Dans la rue, une à une, les fenêtres des immeubles s'éclairent. Des voisins fatigués, qui voudraient bien récupérer un peu et reprendre des forces en prévision du prochain tour, se penchent pour identifier l'origine du ramdam, alors que Lucien tout à sa joie d'avoir gagné, continue de la manifester et se fait ainsi repérer.
    — Oh, tu vas la fermer, ta gueule !
    — T'arrêtes ton bordel, connard !
    Jusqu'à ce qu'il prenne un seau d'eau sur la tête…

    Lucien, douché, ne comprend plus rien : « Ben quoi ?!!! »


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  • Lucien est pris en otage

    Lucien consulte avec appréhension le tableau d'affichage. Un frisson lui parcourt l'échine suivi d'une poussée d'adrénaline qui le fait s'exclamer d'un yes libérateur et serrer victorieusement ses poings. La dame, devant lui, se retourne, étonnée par cet enthousiasme que manifestement elle ne partage pas.
    — Votre train n'est pas annulé ?
    — Ben si... répond Lucien.
    — Ah ! Et ça vous rend content ?
    — Ben ouais, un peu plus et il partait à l'heure.
    La dame le reluque d'un air ébahi, se garde d'insister. Sans doute un héros, se dit-elle logiquement. C'est que Lucien a veillé au grain et écouté les nouvelles avant de venir. Il a mis toutes les chances de son côté pour être pris en otage. C'est qu'il aime vivre dangereusement, le Lucien, pimenter son quotidien, l'agrémenter d'impondérables et de périls. Il est un aventurier dans l'âme, le Lucien. Et c'est pas donné à tout un chacun, et surtout à tout le monde, d'affronter l'adversité, de se colleter aux vicissitudes de l'existence et de les surmonter. Cela vous pose un homme et vous auréole de prestige. Et il se réjouit d'avance du récit qu'il fera de cette nouvelle péripétie à son copain Max, ce soir, devant ou derrière (selon où l'on se situe) leurs trois bières. J'ai été pris en otage, lui racontera-t-il. Encore, réagira Max. Ben ouais ! Il est vrai que ça ne sera pas la première fois. Et il se souvient que Max, à l'occasion de leur dernière rencontre, avait accueilli la nouvelle avec détachement et un bâillement tel qu'il s'était demandé si, par hasard, son ami n'était pas un peu jaloux et n'enviait pas secrètement sa vie trépidante. Il faut reconnaître, à sa décharge, que ses expériences se suivent et se ressemblent sur les bords. La faute à ses geôliers qui ne font preuve ni de zèle ni d'une très grande détermination, dont on peut prétendre au contraire qu'ils se révèlent passablement faiblards niveau menace et surveillance – ils font peine à voir, tous ces otages qui, à leur nez et à leur barbe ou à leur menton quand ils se sont rasés ou qu'ils sont des femmes, quittent la gare en toute décontraction sans que cela suscite la moindre réaction de leur part, pas même un doigt levé ni même un holà où allez-vous ? – de sorte qu'il en vient parfois, lorsqu'il compare, à douter de leur conscience professionnelle ; celle-ci laisserait à désirer que ça ne le surprendrait pas. Dans ces conditions, pas étonnant que le caractère épique de sa situation échappe à Max. Lucien songe aux moyens de lui en boucher définitivement un coin et même plusieurs et de lui enfoncer son Encore dans la gorge, quand se présente dans le hall, accroché à un piquet de grève, un homme en veste et casquette de contrôleur sur lequel se ruent pour l'enguirlander ses victimes du jour et en particulier la dame qui lui a témoigné, tout à l'heure, son admiration. Ben ouais, songe Lucien ; il suffit de s'adresser à lui et à le rappeler à ses devoirs. Le bonhomme est le mieux indiqué pour conforter sa position et conférer à son rapt son cachet d'authenticité et de pittoresque. Il le rejoint donc, attend qu'il ait fini d'en prendre copieusement pour son grade, son matricule et ses annuités de retraite, parce qu'il y a de quoi lui passer un savon et du shampoing – ça lui apprendra à mieux s'acquitter de sa mission – et lui demande, sans tergiverser, s'il ne pourrait pas enfin assumer son rôle en lui administrant deux ou trois baffes et pourquoi pas, un coup de pied dans les parties ou autour ; bref, qu'il lui inflige un minimum syndical de mauvais traitements, histoire d'accréditer un chouia son statut, de se montrer à la hauteur des attentes placées en lui et en ses congénères, ainsi que s'y appliquerait tout bon ravisseur consciencieux et digne de ce nom. Non mais ! Tout fout le camp, de nos jours. Lucien assaisonne tant son preneur d'otages qu'il n'est pas loin d'espérer le ramener à de meilleures dispositions et obtenir gain de cause avec sa dose concomitante de sévices ; il jubile rien qu'à imaginer la tête de Max quand il les lui décrira. Sûr qu'il en restera bouche bée !


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  • Lucien en pleine conscience

    Lucien, lui aussi, aimerait atteindre la pleine conscience. Il lui est déjà arrivé de l'avoir bonne, parfois mauvaise et elle avait, dans ces cas-là, un goût un peu amer qui subsistait des heures dans sa bouche et l'empêchait de dormir. Comme cette fois où il avait craché dans la soupe et que ça lui était resté sur l'estomac. Mais la pleine conscience, aussi profond qu'il sonde sa mémoire, il ne l'avait jamais approchée. Il s'en serait aperçu s'il l'avait côtoyée. D'une manière ou d'une autre, elle aurait fini par lui peser. Et au bout de quelques jours, sous son poids, éreinté, il aurait été contraint de la vider, de la même façon qu'il vide son cœur quand il en a gros dessus et qu'il ne peut plus faire autrement que de percer l'abcès, histoire de souffler, de s'éponger le front et de recouvrer quelques forces. Non, il a beau se creuser la tête – et c'est bien dommage car c'est autant de travail supplémentaire qu'il se donne, pour combler le trou et rattraper le coup. Sauf à reconnaître que, de même que l'on recule pour mieux sauter, l'on peut aussi creuser pour mieux remplir... à condition, évidemment, que le tonneau ne soit pas percé – donc, disait-on, il a beau se creuser la tête, il ne se souvient pas d'avoir jamais joui d'une conscience pleine. Ça ne doit pas être plus compliqué que d'avoir le ventre plein, estime-t-il. Il réfléchit et rien que ça, il le sent, contribue à la réalisation de son objectif. Il réfléchit tant et si bien que son ventre continue à l'inspirer. Il se rappelle la théorie des flux et tire la conclusion que pour l'avoir pleine, il faut la remplir jusqu'à ce qu'elle déborde. Ben ouais. Quand il songe à tous les livres qu'on édite sur le sujet, alors que ça se résume à des problèmes de baignoire... il se dit qu'il y en a qui occupent le terrain et les rayonnages avec pas grand chose et surtout du vent.
    — Mmouais.
    Lucien est content. Il a trouvé le mode opératoire, très vite bute sur les moyens. Avec quoi la faire déborder, sa conscience ? Il se tord les méninges, cherche et sue, ce qui n'arrange pas ses affaires. Il tente la manière forte, se verse une carafe d'eau dans l'oreille, puis de bière parce qu'il en a déjà éprouvé les effets sur son bide. Cependant, sa conscience demeure imperméable au procédé, si bien qu'il se résout à plonger dans la littérature consacrée et à s'abreuver à la source des spécialistes. Ils ont peut-être des techniques à lui apprendre, finalement. Il choisit celui dont la vacuité du regard lui semble la moins prononcée et lui prête son attention afin qu'il y verse son enseignement. Ce sera toujours ça de pris et de moins à glaner pour bourrer la coupe. Il écoute, s'étonne un peu. Le bonhomme se révèle un adepte de l'épuration, du récurage et de l'assainissement. Il préconise de libérer son esprit, de faire le vide, de ne penser à rien. Bizarre, se dit Lucien. Faut faire le plein en faisant le vide. Mais comme il n'est pas contrariant, il s'exécute. Il s'exécute d'autant mieux que penser à rien, il sait faire, que tout à coup la tâche lui paraît nettement plus aisée. Deux secondes lui suffisent. Et de s'apercevoir que, depuis toujours, il pratique la pleine conscience sans le savoir...


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  • Lucien déclare sa flamme

    Lucien traverse son salon d'un pas vif, soudain s'arrête et s'écrie : « Salut Lucienne ! »
    C'est une chance de te rencontrer, songe-t-il, je voulais justement te parler. Il s'avance vers son canapé où la demoiselle l'attend, se plante devant, la considère. Lucienne a une allure de coussins, surmontés d'une boule de papier où il a dessiné deux yeux, un nez et une bouche. Lucien se gratte le crâne.
    — Non, ça va pas !
    Il retourne vers l'entrée. Volte-face sur le seuil. Tergiverse. Il inspire, expire, se pince l'arête du nez et se lance à nouveau.
    — Bonjour Lucienne, comment vas-tu en ce moment ?
    Pourquoi a-t-il ajouté en ce moment ? Il se le demande. Il recommence.
    — Bonjour Lucienne, je suis heureux de te voir.
    Non, non et non, c'est raté ! Il grimace, mains sur les hanches, hoche la tête de mécontentement et s'exerce encore.
    — J'ai quelque chose à te dire.
    Lucienne, imperturbable, toise Lucien de son sourire figé. Il ne désarme pas.
    — Depuis le temps que je veux te parler...
    Il se renfrogne, peste.
    — Non, ça va pas du tout.
    Il récidive néanmoins.
    — Il faut que je te dise un truc.
    La poupée ne bronche pas. 
    — Un truc important.
    Lucien soupire, désemparé. Après un haussement désabusé des épaules, il joue son va-tout.
    — On pourrait.
    Et le voilà à le jurer sur tous les tons, devant Lucienne qui n'en a rien à faire.
    — Je me disais qu'on, que ce serait bien, qu'on soit, qu'on se fasse une petite...
    En douceur, passionné, un genou à terre, bras ballants ou les yeux mouillés. Il recommence, change de registre, de posture ; rien ne lui convient.
    — Je voudrais que, Lucienne, crie-t-il de guerre lasse.
    Et dans son élan, il tend ses mains vers le gros tas, l'implore.
    — C'est pourquoi... tous les deux, on...
    Il cherche à nouveau ses mots.
    — Si on se mettait à table... euh... ensemble, juste toi et moi, on pourrait se faire...
    Il se concentre, se détend la nuque, respire. Il prend sur lui, lâche enfin le morceau.
    — On pourrait se faire ça !
    Il se redresse, se précipite dans sa cuisine, ouvre son congélateur, en sort un carton et avec, revient devant Lucienne. Il le lui tend. Tadam !
    — Une flammekueche !
    Il la regarde. 
    — Ce serait sympa, non ? 

    Lucien s'est bien entraîné. Il peut guetter l'élue de son cœur en toute confiance.
    — Eh, Lucienne, la hèle-t-il alors qu'elle sort de son immeuble.
    Il se précipite vers la jeune femme, qui a perdu sa mine chiffonnée. Elle s'étonne de le voir. La surprise ne semble pas la réjouir. Lucien s'en moque. Dans son sac, il a plus d'un tour et surtout une tarte imbattable.


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    Il m'a montré ; ça se traduit comme ça :

    D'abord, tu attrapes le bout de l'année. Ça ne peut mieux tomber, tu es pile poil dessus. Tu le prends bien en main, tu tires, tu tires. Tu l'accroches autour de ta taille, recules, t'arc-boutes. Quand tu sens que c'est bien tendu, tu lèves un pied, le bon (pour que ça marche), puis l'autre ; tu lâches tout. Et te voilà propulsé ! T'as plus qu'à éviter les murs et les cons. Bonne chance à toi, mon ami !

    — Ouaip ! a-t-il conclu.

     

    Bonne année ! 


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