• Lucien est pris en otage

    Lucien consulte avec appréhension le tableau d'affichage. Un frisson lui parcourt l'échine suivi d'une poussée d'adrénaline qui le fait s'exclamer d'un yes libérateur et serrer victorieusement ses poings. La dame, devant lui, se retourne, étonnée par cet enthousiasme que manifestement elle ne partage pas.
    — Votre train n'est pas annulé ?
    — Ben si... répond Lucien.
    — Ah ! Et ça vous rend content ?
    — Ben ouais, un peu plus et il partait à l'heure.
    La dame le reluque d'un air ébahi, se garde d'insister. Sans doute un héros, se dit-elle logiquement. C'est que Lucien a veillé au grain et écouté les nouvelles avant de venir. Il a mis toutes les chances de son côté pour être pris en otage. C'est qu'il aime vivre dangereusement, le Lucien, pimenter son quotidien, l'agrémenter d'impondérables et de périls. Il est un aventurier dans l'âme, le Lucien. Et c'est pas donné à tout un chacun, et surtout à tout le monde, d'affronter l'adversité, de se colleter aux vicissitudes de l'existence et de les surmonter. Cela vous pose un homme et vous auréole de prestige. Et il se réjouit d'avance du récit qu'il fera de cette nouvelle péripétie à son copain Max, ce soir, devant ou derrière (selon où l'on se situe) leurs trois bières. J'ai été pris en otage, lui racontera-t-il. Encore, réagira Max. Ben ouais ! Il est vrai que ça ne sera pas la première fois. Et il se souvient que Max, à l'occasion de leur dernière rencontre, avait accueilli la nouvelle avec détachement et un bâillement tel qu'il s'était demandé si, par hasard, son ami n'était pas un peu jaloux et n'enviait pas secrètement sa vie trépidante. Il faut reconnaître, à sa décharge, que ses expériences se suivent et se ressemblent sur les bords. La faute à ses geôliers qui ne font preuve ni de zèle ni d'une très grande détermination, dont on peut prétendre au contraire qu'ils se révèlent passablement faiblards niveau menace et surveillance – ils font peine à voir, tous ces otages qui, à leur nez et à leur barbe ou à leur menton quand ils se sont rasés ou qu'ils sont des femmes, quittent la gare en toute décontraction sans que cela suscite la moindre réaction de leur part, pas même un doigt levé ni même un holà où allez-vous ? – de sorte qu'il en vient parfois, lorsqu'il compare, à douter de leur conscience professionnelle ; celle-ci laisserait à désirer que ça ne le surprendrait pas. Dans ces conditions, pas étonnant que le caractère épique de sa situation, échappe à Max. Lucien songe aux moyens de lui en boucher définitivement un coin et même plusieurs et de lui enfoncer son Encore dans la gorge, quand se présente dans le hall, accroché à un piquet de grève, un homme en veste et casquette de contrôleur sur lequel se ruent pour l'enguirlander ses victimes du jour et en particulier la dame qui lui a témoigné, tout à l'heure, son admiration. Ben ouais, songe Lucien ; il suffit de s'adresser à lui et à le rappeler à ses devoirs. Le bonhomme est le mieux indiqué pour conforter sa position et conférer à son rapt son cachet d'authenticité et de pittoresque. Il le rejoint donc, attend qu'il ait fini d'en prendre copieusement pour son grade, son matricule et ses annuités de retraite, parce qu'il y a de quoi lui passer un savon et du shampoing – ça lui apprendra à mieux s'acquitter de sa mission – et lui demande, sans tergiverser, s'il ne pourrait pas enfin assumer son rôle en lui administrant deux ou trois baffes et pourquoi pas, un coup de pied dans les parties ou autour ; bref, qu'il lui inflige un minimum syndical de mauvais traitements, histoire d'accréditer un chouia son statut, de se montrer à la hauteur des attentes placées en lui et en ses congénères, ainsi que s'y appliquerait tout bon ravisseur consciencieux et digne de ce nom. Non mais ! Tout fout le camp, de nos jours. Lucien assaisonne tant son preneur d'otages qu'il n'est pas loin d'espérer le ramener à de meilleures dispositions et obtenir gain de cause avec sa dose concomitante de sévices ; il jubile rien qu'à imaginer la tête de Max quand il les lui décrira. Sûr qu'il en restera bouche bée !


    votre commentaire
  • Une immense sensation de calme, aux éditions Le Sonneur

    Origines et naissance du mythe. Il s'agit là de refonder le monde et de lui trouver une nouvelle géographie de l'âme après la dévastation de l'ancien. La femme raconte son amour pour Igor, l'homme né de l'union de l'eau et de la terre, de la femme poisson et de l'homme ours, figé dans une nature atemporelle et matricielle qui a recouvré sa toute puissance magnifique. Matricielles, comme le sont ces figures féminines qui portent la parole, la connaissance et la mémoire, femmes griot, femmes chamans, medicine women ou baba yaga détentrices des secrets de l'univers, alors que les hommes, muets ou aveugles, restent "englaisés" dans leur animalité et leur environnement. Car la nouvelle humanité naîtra des femmes et elles la bâtiront sur le corps mythique d'Igor.

    Il s'agit bien d'un roman postacopocalyptique mais davantage qu'à Cormac Mc Carthy et à La route, l'on songe à Antoine Volodine et à son post-exotisme ainsi qu'à Sylvie Germain et notamment à son A la table des hommes, tant par l'écriture, précise, limpide et poétique de Laurine Roux (dont on connaissait déjà le très grand talent (voir ici)) qui confère à ce roman une beauté poignante et une atmosphère étrange, que par la place primordiale qui est réservée à la nature (on pensera ici à Thoreau et Giono, pour ne citer qu'eux), personnage à part entière dont le lecteur, à l'instar des héros du livre, ne peut qu'accepter l'emprise. Il émane tout au long et à la fin de de ce superbe texte une mélancolie paisible qui bouleverse et qui le rend essentiel.

     Une immense sensation de calme, de Laurine Roux, aux éditions Le Sonneur, dans toutes les librairies.


    votre commentaire
  • Un bien sympathique article sur la soirée littéraire du 6 avril 2018 à Champagney, rédigé par Alain Jacquot-Boileau, est paru dans l'Est Républicain du 14 avril 2018.

    Retour sur le café littéraire à Champagney !

    Cliquer sur l'image pour lire l'article

     Merci à lui et à toutes les personnes présentes (et en particulier à Isabelle André Philippi, initiatrice de cette soirée) à la médiathèque de Champagney pour cette très agréable rencontre.


    votre commentaire
  • Janka franchit le seuil de la rotonde. Face à son nouvel environnement, conclut à une erreur de transmutation. Des lames incandescentes de soufre cisaillaient le désert vitrifié qui s'étendait devant lui. L'enveloppe qu'il avait endossée était inadaptée. Ici, dans ce corps de blatte, pas même une heure il ne survivrait.
    Les antennes en berne, il se résigna.

    La 15ème mort de Janka


    votre commentaire
  • Bulles de soleil,
    Jonquilles et primevères,
    Éclatent. Champagne !

    Des bulles


    votre commentaire
  • Le 6 avril 2018, à la médiathèque de Champagney

     

     

     

    J'aurai le très grand plaisir de rencontrer les lecteurs de la médiathèque de Champagney et des environs, le vendredi 6 avril 2018, à partir de 20h, pour un "café littéraire". Je parlerai de mon parcours, de mon travail et présenterai mes ouvrages. L'occasion d'un échange autour de l'écriture et de la lecture, organisé par Isabelle André-Philippi et l'équipe de la médiathèque, dont je me réjouis d'avance. 

     

     

     

     

     

    Le 6 avril 2018, à la médiathèque de Champagney

     

     

    A lire, l'annonce faite dans l'Est Républicain, dans son édition du 28 mars 2018 : (cliquer sur l'image pour la lire)


    votre commentaire
  • Une fin de l'histoire

     

     

    En thermidor, la terreur chut.
    Au fond du panier les derniers fruits mûrs,
    Cerises caboches leurs noyaux cabossés
    Les queues figées dans une liqueur écarlate.

    Coquelicots éphémères, fauchés
    Fol échafaud la foule vengeresse

    Cocarde au cœur la bave au cou.


    votre commentaire
  • Écrire à l'aveuglette réserve des surprises. C'est comme marcher sans but, se laisser porter par l'envie, le vent ou les vagues. Sans peur de se perdre ni de tourner en rond. L'on accoste sur des rivages imprévus, que l'on foule étonné de se trouver là. Dépaysement garanti. L'on échoue aussi, parfois, sur des écueils, d'où l'on tire toujours quelques cicatrices à gratter. On rembobine le fil. Par quels détours en est-on arrivé à cette frontière ? Les chemins de traverses, les impasses. Des traces qui s'effacent comme dans le sable mangé par la mer. Il ne faut pas trop chercher à savoir. Cela pourrait nuire au prochain voyage, réduire le champ de ses possibles.

    Au fil de la plume

    Le voyageur contemplant une mer de nuages, 1818. Huile sur toile, 74,8 × 94,8 cm, Hambourg Kunsthalle
    Par Caspar David Friedrich — The photographic reproduction was done by Cybershot800i. (Diff), Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1020146


    votre commentaire
  • Lucien en pleine conscience

    Lucien, lui aussi, aimerait atteindre la pleine conscience. Il lui est déjà arrivé de l'avoir bonne, parfois mauvaise et elle avait, dans ces cas-là, un goût un peu amer qui subsistait des heures dans sa bouche et l'empêchait de dormir. Comme cette fois où il avait craché dans la soupe et que ça lui était resté sur l'estomac. Mais la pleine conscience, aussi profond qu'il sonde sa mémoire, il ne l'avait jamais approchée. Il s'en serait aperçu s'il l'avait côtoyée. D'une manière ou d'une autre, elle aurait fini par lui peser. Et au bout de quelques jours, sous son poids, éreinté, il aurait été contraint de la vider, de la même façon qu'il vide son cœur quand il en a gros dessus et qu'il ne peut plus faire autrement que de percer l'abcès, histoire de souffler, de s'éponger le front et de recouvrer quelques forces. Non, il a beau se creuser la tête – et c'est bien dommage car c'est autant de travail supplémentaire qu'il se donne, pour combler le trou et rattraper le coup. Sauf à reconnaître que, de même que l'on recule pour mieux sauter, l'on peut aussi creuser pour mieux remplir... à condition, évidemment, que le tonneau ne soit pas percé – donc, disait-on, il a beau se creuser la tête, il ne se souvient pas d'avoir jamais joui d'une conscience pleine. Ça ne doit pas être plus compliqué que d'avoir le ventre plein, estime-t-il. Il réfléchit et rien que ça, il le sent, contribue à la réalisation de son objectif. Il réfléchit tant et si bien que son ventre continue à l'inspirer. Il se rappelle la théorie des flux et tire la conclusion que pour l'avoir pleine, il faut la remplir jusqu'à ce qu'elle déborde. Ben ouais. Quand il songe à tous les livres qu'on édite sur le sujet, alors que ça se résume à des problèmes de baignoire... il se dit qu'il y en a qui occupent le terrain et les rayonnages avec pas grand chose et surtout du vent.
    — Mmouais.
    Lucien est content. Il a trouvé le mode opératoire, très vite bute sur les moyens. Avec quoi la faire déborder, sa conscience ? Il se tord les méninges, cherche et sue, ce qui n'arrange pas ses affaires. Il tente la manière forte, se verse une carafe d'eau dans l'oreille, puis de bière parce qu'il en a déjà éprouvé les effets sur son bide. Cependant, sa conscience demeure imperméable au procédé, si bien qu'il se résout à plonger dans la littérature consacrée et à s'abreuver à la source des spécialistes. Ils ont peut-être des techniques à lui apprendre, finalement. Il choisit celui dont la vacuité du regard lui semble la moins prononcée et lui prête son attention afin qu'il y verse son enseignement. Ce sera toujours ça de pris et de moins à glaner pour bourrer la coupe. Il écoute, s'étonne un peu. Le bonhomme se révèle un adepte de l'épuration, du récurage et de l'assainissement. Il préconise de libérer son esprit, de faire le vide, de ne penser à rien. Bizarre, se dit Lucien. Faut faire le plein en faisant le vide. Mais comme il n'est pas contrariant, il s'exécute. Il s'exécute d'autant mieux que penser à rien, il sait faire, que tout à coup la tâche lui paraît nettement plus aisée. Deux secondes lui suffisent. Et de s'apercevoir que, depuis toujours, il pratique la pleine conscience sans le savoir...


    2 commentaires
  • À coups de talon, Janka brisa la glace. Des éclats blancs, comme du verre pilé, comme des grains du gros sel qui la fondait et qui lui manquait, poudre de perlimpinpin. La plaque fendillée de partout finit par exploser sous la violence de ses assauts. Janka s’épongea le front.
    — Tu vas te casser la figure, lui répéta le père, qui s'était assis sur le seul rocher où bavaient les rayons de soleil du moment.
    Janka n’écouta pas. Il martela le sol des pieds. Puis, passa ses semelles dessus afin d’en apprécier la surface. Le père racontait n’importe quoi. Ça ne glissait pas.
    — Ça glisse plus, répondit-il, on peut y aller.
    Il n’attendit pas l’autorisation ; il risqua un pas puis un autre. Le terrain pilonné remplit son office et lui assura une progression stable. Un mètre tranquille sur ses pattes, jusqu’à ce qu’une lame traîtresse l’envoyât par terre.
    — J’te l’avais dit. T’écoutes jamais.
    Le père se leva, se dirigea vers lui, tendit une main pour l’aider à se redresser.
    — On peut pas passer, expliqua-t-il pour la quinzième fois, c’est pas la peine d’insister.
    Janka saisit la main offerte, s’agrippa rageusement à elle. Il ne s’était pas blessé sauf à son amour-propre. Et il en voulut au père, auquel la faute incombait. Il tira aussi fort qu’il le put sur le bras, dans le secret désir de le déséquilibrer ; qu’il tombât aussi, se fît mal, pourquoi pas. Mais le père tint bon ; sur de meilleurs appuis, résista à la traction du fils, qu’il attira vers lui.
    — Aïe ! hurla Janka. Tu me fais mal.
    En le tirant, le père l’avait cogné contre un bloc de glace. Le garçon en rajouta sur la douleur, exagéra la plainte, sans parvenir à culpabiliser l’homme qui, agacé par ses simagrées et sa mauvaise volonté, le réprimanda.
    — Tu pourrais y mettre du tien, aussi !
    Le regard que lui lança Janka fut plus tranchant que le froid qui le transperça. Il se dégagea de l’étreinte paternelle. Serra les poings. Ses gants trempés lui brûlèrent les doigts, l’obligèrent à les déraidir. Il attrapa alors un fragment de glace, qu’il jeta contre le sol en direction des pieds du père, vers lesquels il s’éparpilla en mille bris de colère.
    — Eh, s’indigna l’homme, faut te calmer ! J’y suis pour rien si t’es tombé.
    Janka n’en pouvait plus de l’entendre. Il voulait qu’il se tût, qu’il disparût. Il se hissa sur ses bras, ramena ses jambes sous lui, s’agenouilla puis bascula sur ses pieds pour se propulser vers l’homme et son estomac et s’affaler mollement le nez contre son ventre. Le père, étonné, digéra l’attaque en reculant d’un pas et saisit le fils par les épaules, prêt à lui remettre les idées en place. Lorsqu’il découvrit son regard embué de givre, il retint son geste et, quand il décela la haine qui le réchauffait, y renonça. Il le lâcha, s’écarta, se détourna. Il contempla autour de lui la vaste étendue de glace qui les cernait, considéra l’îlot sur lequel ils avaient échoué. Il soupira, revint au rocher et se rassit.

     

    La 3ème mort de Janka


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires