• 80 wagonConvois, 3 locomotives. Quand, dans la cité, le cirque entre en gare, nul besoin d'un porte-voix pour l'annoncer. Barnum arrive avec sa cohorte d'amuseurs. À cinquante kilomètres à la ronde, la nouvelle doit se répandre. Il a rodé son entrée en scène, le vieux Phinéas ; il a appris à marquer les esprits et, de son empreinte XXL, le réseau ferré du pays. Tant et si bien que l'armée de l'Union s'inspirera de son sens de la démesure. Et voilà le greatest showman intronisé expert en logistique et conseiller militaire, bombardé homme canon de l'acheminement de masse pour massacres en grand large sur les champs de bataille.

    Par Buster Keaton — screenshot, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5130070


    votre commentaire
  •  

    Je suis depuis un moment les exigeantes éditions de La clé à molette, et pas seulement parce qu'elles ont le bon goût d'être montbéliardaises. Exigeantes et passionnantes, comme ses rééditions d’œuvres de Dhôtel et plus récemment de Beucler, ou ses publications plus contemporaines : entre autres, les quêtes littéraires et existentielles (ce qui revient ici au même) de Frédérique Germanaud, territoriales et poétiques d'Alexandre Rolla ou de Jacques Moulin, les romans plus narratifs aussi comme celui de Frédérique Cosnier, inspiré de Cassavates, ou comme Les terminaisons nerveuses d'Eric Duboys, objet de ce petit billet.
    Le livre est paru en 2016. Il y a un temps certain, donc, surtout à une époque où la durée de vie d'un bouquin ne dépasse guère les 6 mois. Mais le roman d'Eric Duboys est du genre à résister au temps, d'autant qu'il restitue celui perdu de nos campagnes. 
    Je sais bien que les références à d'autres écrivains, surtout quand ceux-là traînent dans leur sillage une réputation écrasante, sont peu pertinentes, mais tout de même, quand elles nous taraudent autant à la lecture, l'on ne peut s'empêcher d'y trouver une certaine forme de justesse. Et les raccourcis, aussi superficiels soient-ils, permettent un éclairage bien plus parlant que dix pages d'argumentation. Et là, donc, on y est : c'est Proust chez Faulkner. Proust, non pas tant à cause du "temps perdu" – encore que – que du fait de l'écriture, des longues phrases à enchâssements, arabesques à la précision d'entomologiste cernant son sujet, se refermant sur lui, et de la distanciation (et partant, de l'humour) qu'elles induisent. Alors que le champ d'observation de Proust était la haute société, celui de Duboys est plus terre à terre. Et c'est là qu'on rejoint Faulkner (ou Steinbeck... mais je préfère Faulkner...). Le monde décrit, celui de nos campagnes, il y a quelques années, est brutal et ensauvagé, marqué par l'égoïsme, le patriarcat et, dans ses recoins les plus pauvres et sombres, par la bestialité. C'est qu'en ce temps-là, l'on vivait comme des bêtes. Le narrateur évoque sa famille, nous guide dans une galerie de portraits, figures saisissantes où toutes les tares sont réunies pour composer un tableau d'humanité pourrissante. Le grand-père, le père, Bernard en constituent des repères particulièrement saillants, jalons de la trajectoire d'une famille relatée par l'un de ses rejetons, dont le regard en surplomb, plein d'acuité et sans complaisance, se laisse parfois brouiller par un semblant d'affection (ou de compassion) à l'égard d'un des protagonistes, Antoine, par exemple. Le décalage entre le style policé (civilisé ?) et recherché et le monde fruste, frustré et malade de lui-même, représenté, ajoute à la fascination qu'exerce l'ouvrage sur le lecteur, quitte à instiller chez lui un certain malaise. Car le décalage est tel qu'il aliène – aliénation des personnages réduits à leurs névroses, qui se débattent dans leurs milieu et dont le narrateur entomologiste détaille les dérèglements (nerveux ou pas). Il trahit une mise à distance, un détachement pas loin du mépris, dont on comprend finalement, et ébranlé, qu'il constitue surtout une carapace (vitale) pour le narrateur. Le roman d'Eric Duboys, indéniablement, marque l'esprit.

    Les terminaisons nerveuses, d'Eric Duboys, aux éditions La clé à molette, à commander dans toutes les bonnes librairies.


    votre commentaire
  • Fantasmes, etc...Les gens croient ce qui les arrange. Ce qui les conforte dans leur opinion, justifie leurs comportements et leurs décisions et leur permet de dormir, la conscience tranquille, persuadés d’avoir agi pour le mieux. Ainsi des parents qui font des pieds et des mains pour ne surtout pas inscrire leur môme dans le collège du secteur, situé en REP+. D’aucuns se montrent pourtant ouverts et progressistes lorsqu’on discute avec eux, défendent des valeurs humanistes et regrettent, devant leur télé, quand ils constatent les conséquences désastreuses de son insuffisance sur notre société, qu’il n’y ait pas davantage de mixité sociale. Seulement voilà, la mixité, ils l’appellent de leurs vœux mais à condition qu’elle ne les concerne pas, qu’elle ne touche pas leur progéniture qui, pauvre petite chose fragile, pourrait en pâtir, subir de mauvaises influences quand ce ne sont pas des mauvais traitements et qui, plus grave encore, par une contamination dont je peine à percevoir les mécanismes mais qu’ils nomment nivellement par le bas, par le simple côtoiement d’un public cumulant les difficultés et les problèmes, deviendrait à son tour sujet aux retards scolaires (apparemment contagieux), comme si les manques des uns devenaient ceux des autres du seul fait de se fréquenter. Sont-ils invités, ces parents, à participer à cette mixité qu’aussitôt ils se braquent, s’indignent, crient à l’injustice et développent des stratégies de fuite qui les amènent à frapper aux portes des établissements privés, que souvent ils dénigraient auparavant, ou à déployer des trésors d’inventivité pour contourner la carte scolaire et atteindre les établissements publics pas trop indignes de leur mouflet, en majorité fréquentés par leurs semblables, en tout cas relativement préservés de la population des quartiers.
    J’ai croisé, peu avant la rentrée, un parent accompagné de ses enfants. Quand je lui ai dit, suite à sa question, dans quel collège était inscrite ma fille, il s’est montré dubitatif, m’a révélé sur le ton de la confidence, comme s'il le tenait de source sûre (entre gens de bonne compagnie, on joue à se faire peur, on se monte le bourrichon), en guise de prévention, et sans se soucier de la présence de ma petite qui écoutait, que dans l’établissement en question – situé, donc, en REP+ – pendant les récréations, le jeu favori était de taper sur tous ceux, garçons et filles, qui étaient blonds. Je lui ai répondu que mon fils en sortait, de ce collège, qu’il y avait passé quatre années, de la sixième à la troisième, qu’il était blond et qu’il ne s’était jamais fait taper dessus ni même menacer. Le père m’a considéré, surpris, et a tout à coup paru gêné, presque fuyant, pressé de clore la conversation. Je venais de mettre à mal non seulement un préjugé mais surtout un prétexte, derrière lequel il s’abritait pour justifier sa décision d’éviter à ses filles le collège incriminé et de se réfugier dans le privé. Un motif (la protection de ses filles) qui en cachait de beaucoup moins avouables… et qui avait l’avantage de préserver sa bonne conscience, de justifier ses petits arrangements avec ses Valeurs. Il a alors admis qu’il s’agissait sans doute de ragots. Je voyais néanmoins qu’il n’était pas convaincu. C’était plus confortable pour lui de s’agripper à ses idées préconçues, aussi caricaturales, nauséabondes et ridicules fussent-elles, et de continuer à prendre ses fantasmes pour la réalité.


    votre commentaire
  • J'ai un mot sur la langue qui durcit à mesure que ceux du dictionnaire glissent entre mes doigts. Il roule dans leur avalanche, ricoche contre mes dents, s'accroche à mes lèvres où il se concrète. Je le crache aussitôt : six lettres sur ma page blanche.

    Encore


    votre commentaire
  • Lucien "like" à tout va

    Lucien s'est inscrit sur Facebook et il like. Il like le lapin dans son bain. Il like la blague carambar. La pâquerette et le canoë. Le cumulus, la méthadone et la moustache. Il like quand Bonny dit "bonne nuit", quand Clyde dit "je m'éclate". Le guépard en voie de disparition, Stromae et la promo de Carrefour. Il like Paris et Jean Edern. Les barbus et les 72 vierges certifiées. La femme à poil qui lui promet galipettes, les gros muscles et les rencontres coquines. Le câlin de l'âne au chat, le livre de Jérôme et la coiffure de Véronique. La bouillabaisse, les toiles de Korogo, Manon et la soutane du père Jean. La bite à Kevin, le député et la revue Esprit. Il like tout ce qui lui tombe sous le doigt. Et que j'te like, et que j'te like. La petite fille et son stéthoscope, Télérama et la mère à son pote. Les écolos et Total, l'airbus A320 et Jojo, le martin-pêcheur. J'aime, j'aime, j'aime. Lucien a le cœur sur la main. Trop plein d'amour. Il like. Il like le clic et les claques. Les cucurbitacées de Marie-Noëlle. L'amour de cinq à sept. Et les cakes de Gustave. Il like. You, me, them, everybody, everybody. Everybody needs somebody to love. Someone. Something. Lucien like à gogo. La tête à Picasso et les cubes de Braque. La kermesse de Saint-Canard et les cailloux de katmandou. Le corps exulte. Index en cadence. À plusieurs, c'est tip top, le panard à perpète. Lucien est épuisé.
    Au petit matin, harassé, il désactive son compte.


    votre commentaire
  • Bazouf et Grandvent se concertèrent et s’abattirent sans prévenir sur Janka. Il soufflèrent sur lui comme sur des braises. Janka se comprima. Prostré en brique de charbon, il lutta contre son éparpillement. Il avait vu Dof en cendres, dispersé à travers le désert et la nuit. Il ne tenait pas à subir le même sort. Il se recroquevilla encore sous les assauts des flux tourbillonnaires. Se recroquevilla tant qu’il se condensa en une escarbille, dont l’extrême compacité lui permit d’éviter l’éclatement, dont le poids ne lui permit pas de se soustraire au grand mouvement. Il décolla, en rotation accélérée le long d’une spirale de forte pente, s’éleva au-dessus de la mine, entre les parois du cirque. Roches sillonnées d’échancrures d’où suintait une vapeur visqueuse qui l’éclaboussait de ses jets acides. Il atteignit la crête. Derrière, le plateau criblé de fosses et griffé de dépressions s’étendait à perte de vue. Janka s’éleva encore. Porté par Bazouf et Grandvent, aspiré dans la trame du vortex à la surface duquel il crut reconnaître une parcelle étoilée de Dof. Il s’en échappa, propulsé vers le ciel sous l’effet centrifuge de la colonne de vent. Comète, dont la traîne figea le souvenir.

    La 26ème mort de Janka


    votre commentaire
  • Lucien graisse des pattes— Pour obtenir ce que tu veux, il n'y a pas 36 solutions : tu dois graisser les pattes, révèle Max à son ami, venu lui exposer ses difficultés du moment.
    — Ah ! s'étonne Lucien. Tu crois que ça changera quelque chose si je mets davantage de beurre dans mes nouilles ?
    Max le considère, perplexe. Peine à discerner s'il se moque de lui. En arrive à la conclusion que non.
    — Les pattes ! précise-t-il. Pas les pâtes !
    À l'air ahuri que lui renvoie Lucien, qui paraît se demander s'il est bien dans son assiette avec ses épinards beurrés et non pas au fond de la soupière avec le reste de bouillon, il met les points sur les i et les barres sur les t.
    — Les pattes, j'te dis. Les mains, les bras, les membres, quoi !
    — Ah, les pattes !
    Lucien a compris. Il sourit de la méprise. Puis, y réfléchissant, s'assombrit.
    — Les pattes ? Tu me conseilles de graisser les pattes ?
    — Oui, c'est comme ça que ça marche. Si tu veux que ton dossier passe sur le haut de la pile et qu'il soit traité, faut que tu leur graisses la patte.
    Lucien arbore une moue dubitative. Il n'est pas convaincu par l'expédient, s'inquiète même de la santé mentale de son directeur de conscience. Max n'est manifestement toujours pas remis de sa rupture amoureuse. Ses préconisations sont à prendre avec des pincettes, à spaghetti ou à salades, peu importe. L'homme, conscient de son déficit de persuasion et de la défiance de son interlocuteur, enfonce le clou à coups des tatanes que lui avait confectionnées son ex, cordonnière, à l'époque où ça collait encore entre eux, et pas qu'à la petite glu.
    — J'te le dis. Il n'y a que comme ça que ça fonctionne, insiste-t-il.
    Face à tant d'assurance, les réticences de Lucien se fissurent, au point de se lézarder, taille crocodile, et de se dissiper complètement, quand il assène son explication.
    — Il n'y pas mieux pour mettre de l'huile dans les rouages, dit-il en hochant la tête d'un air entendu, que l'on pourrait même qualifié d'écouté, tant sa parole s'avère intelligible.
    D'ailleurs, Lucien, qui s'y connait en mécanique et en résistance des matériaux, est sensible à l'argument. Il se rend à l'évidence et au rayon des lubrifiants.

    Quand arrive son tour, calme et déterminé, il sort sa fiole d'huile pour vélo de sa sacoche. De deux, trois, pulvérisations, au moment de quitter la salle d'attente, il s'asperge les mains, puis se les frotte pour bien répartir dessus le liquide. Soucieux de s'assurer le succès de son entreprise – Max lui a recommandé de ne pas lésiner – il ajoute même une deuxième couche.
    Il entre dans le bureau. Avec un large sourire et d'un pas résolu, tend la main à son interlocuteur. Cette fois, c'est sûr, on ne lui refusera pas sa requête. 


    votre commentaire
  • Sens-tu la foudre particuler ton épiderme ?

    Grain de chair à bosses
    Joli coup sur ta nuque 
    T'éclabousse l'échine.

    Peau d'orage


    votre commentaire
  • La Terre emperlée d'yeux brillants, vers la lune tournés, égrène des battements de cœur sur l'empreinte du premier pas. 
                      En jaillira un chapelet de sauts.
                                                                  Petit homme bondissant. 

    Petit pas


    votre commentaire
  • Lucien gère son stress

    En fin d'année scolaire et universitaire, l'heure est aux examens, concours et autres évaluations. Lucien n'est pas exempté. Lui aussi affronte son lot de contrôles, dentaires, urinaires, sanguins ou de son taux d'alcoolémie, chacun sa croix et son stress à endurer.
    — Je stresse, je stresse, je stresse, répète-t-il pour mieux s'en convaincre.
    Faudrait pas que l'angoisse lui fasse perdre ses moyens et souffler de travers dans le ballon, ni uriner à côté de la pipette. Il tient à passer l'épreuve dans de bonnes conditions et en pleine possession de ses facultés.
    — Respire profondément, lui conseille Max. 
    Lucien n'est pas convaincu par la méthode. Respirer, il y est habitué ; il s'y applique sans même y réfléchir, et son stress n'augmente pas quand il la retient, sa respiration. D'ailleurs, afin de démontrer l'ineptie de la proposition de son ami, il part en apnée. Il résiste quinze secondes et constate, désabusé, qu'il ne s'est pas détendu depuis qu'il a repris l'air. 
    — Tu vois, je ne suis ni plus ni moins stressé.
    Et ce disant, il lance une longue expiration vers Max, contraint de détourner le visage pour ne pas s'évanouir. 
    — Profondément, j't'ai dit, insiste Max, en inspirant une goulée d'air pur, derrière lui, pour s'oxygéner les artères et se remettre de la bouffée largement étalonnée en éthanol, que son ami lui a pulvérisée dessus.
    Lucien lève les yeux au plafond du café du commerce, où ils repeignent leur haleine depuis qu'ils s'y sont retrouvés, et hoche la tête d'agacement. Max n'y est pas. Il est à côté de la plaque et du comptoir. 
    — Non, le truc, c'est de bien gérer son stress, affirme-t-il en connaisseur, tel le gars qui a réfléchi à la question, s'est documenté dessus et s'est forgé son opinion à coups de burin et de matraque. Faut juste être bon gestionnaire !

    Lucien s'est longuement interrogé. A pesé le pour et le contre, surtout le contre, qu'il ne soit pas trop lourd, et a opté pour sa banquière. Autant s'adresser aux professionnels de la profession, aux cadors de la gestion ; les résultats de la banque parlent pour elle. Des faramineux, une croissance à deux chiffres. Les intérêts, les agios, les plus-values, l'optimisation fiscale: une parfaite maîtrise de la discipline. Nul doute à avoir : son stress sera entre de bonnes mains. Elle saura en tirer le meilleur profit, en exploiter toutes les potentialités.
    — Je vous préviens d'office, lui dit-elle en l'accueillant dans son bureau avec un soupir de fatigue long comme son bras, il est hors de question de vous prêter le moindre centime.
    — Non, non, j'veux rien vous emprunter, la rassure-t-il. J'suis pas fou ; la dernière fois, ça m'a coûté un bras plus long que le vôtre.
    La banquière, flattée par l'hommage rendu à son talent, rougit mais, d'un métal résistant aux hautes températures, ne se laisse pas attendrir. Elle élude l'allusion à son membre et à son réseau de relations ; attend, méfiante, sa requête.
    — Tout au contraire, poursuit-il, je suis venu vous confier mon stress.


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires