• L'âge des possibles

    "J'sais pas quoi faire qu'est-ce que je peux faire."
    L'antienne est connue. Anna Karina l'a portée haut en étendard.
    "J'sais pas quoi faire qu'est-ce que je peux faire."
    Compliqué, dès lors que tout intéresse et que rien n'empêche. À la croisée des chemins, s'impose le moment de réduire le champ des possibles.
    — Tu pourras toujours, après...
    Rien n'interdit d'y revenir ensuite. On dit ça, on sait que ce n'est pas aussi simple. Commence par ça, tu verras après... Sauf qu'après... difficile, parfois, d'avoir encore le "jus"...
    — Il va falloir que tu te décides.
    La pression, alors qu'elle a la vie devant elle. Elle n'a pas envie de se laisser enfermer. Il y a tant de domaines à explorer, de disciplines à aborder, de voies à frayer. Il faut se déterminer ; on réclame des experts et, dans le même temps, des gens capables de s'adapter, d'alterner les métiers. Des injonctions contradictoires. On demande aux jeunes de s'orienter, de choisir leur spécialité et on les prévient qu'ils devront en changer, qu'ils seront amenés à "évoluer". Les pousser dans des ornières desquelles ils seront contraints de se tirer... 
    — Je sais. Laisse-moi tranquille !
    Entre les sciences et l'astrophysique, le journalisme, la musique, le droit, pencher ! Les humanistes et les encyclopédistes des Lumières n'avaient pas ce problème qui embrassaient tout.
    — Réfléchis-y, sinon tu te prononceras dans la précipitation.
    Le degré de sophistication des connaissances est tel que tout savoir revient à ne rien savoir. Mais notre époque ne souffre-t-elle pas, aussi, d'un défaut de Lumières ? Dans quatre mois, ce sont les inscriptions pour l'après-bac... Quel chemin privilégier ?
    — Mais je sais !!! Lâche-moi un peu !
    Excédée, elle s'en va.
    Je la regarde s'en aller et la regarder me rassure. Je me rends bien compte qu'il n'y a pas lieu de se tracasser. Peu importe le seuil à franchir, l'avenir lui appartient.


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  • Le bagne

    A.C.


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  • Avoir la carte... ou pas

    — Papa, j'peux te montrer mes cartes Pokémon ?
    Oh non, pitié, pas ça ! Pas le supplice des cartes Pokémon !
    — Oh, ben écoute, j'ai pas trop envie, là.
    Elle me brode son minois chagrin, la p'tite moue tristoune, des implorations plein les mirettes.
    — Allez, papa, s'te plaît ! J'en ai des nouvelles.
    Je ne connais rien de plus crispant que le calvaire du défilé Pokémon. C'est trop insupportable, c'est trop pénible.
    — Non, vraiment, j'peux pas, là.
    — Si, tu peux. T'as juste à regarder les images, c'est pas compliqué.
    — Non, tu vois, je prends mon café. J'ai besoin de souffler un peu.
    Elle la joue dépitée, pauvre petite fille délaissée, la partition : c'est pas beaucoup demander, pourtant. Je sens que je vais encore me faire avoir.
    — Tu peux regarder en buvant ton café.
    Elle me jette au fond des yeux ses espoirs déchiquetés, genre j'suis qu'un père indigne, je pourrais bien faire ça pour elle.
    — Bon...
    Je pose ma tasse sur la table.
    — Vas-y, montre !
    Elle recouvre son sourire grand large, installe son album sur mes genoux et du doigt, passe en revue sa collec.
    — Alors... il y a Spiritomb, Malosse, Scalpion, Farfuret, Sepiatop, Zorua, Baggaïd, c'est du 90, Cornèbre, Chacripan, Marisson, Lianaja, Tropius, Bouldeneu, Crikzik, t'as vu : insec'tuition, Yanma, Blindalys, Mystherbe, Trompignon, Chlorobule, Crabicoque, Cabriolaine, Nénupiot, il y a Archéduc, Parasect, Arakdo, Mimantis, Milobellus, Goélise, Magicarpe, Flingouste, Mateloutre, Ptitard regarde pistolet à O, Akwakwak, Mustébouée, Gobou, c'est un pokémon poissonboue, Otarlette, Relicanth...
    Pitié, pitié ! Que cela cesse ! Je me lève. Elle me suit avec ses cartes.
    — ... Triopikeur, Kungfouine, Scorplane, Nodulithe, c'est un pokémon manteau, il est Anti-air, Rhinocorne, Kicklee, il fait des coups de pied en Spirale, Makuhita, Tarsal, Méios, Cryptéro, Hoopa, 130 points avec son poing hyperespace, Rapion, Smogo, Scobolide, Spectrum, Melancolux, Mesmérella, un pokémon magouilleur, Nidoking, Brocélôme, Lunala, Grodrive, Mewtwo, Soporifik... Papa, pourquoi tu mets la tête dans le four ?


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  • Lèvres écartées tendues entre ses commissures crispées, le clavier apparent toutes quenottes dehors, elle avance, nez au vent, tête à l'avenant.
    — Prends garde, des moucherons vont s'écraser sur ta calandre.
    Elle ne relève pas. Elle n'a pas compris. Je change de registre.
    — Pourquoi montres-tu tes dents, comme ça ?
    Elle hausse les épaules, retrousse encore les babines, serre davantage les crocs. Manière d'augmenter la surface de refroidissement.
    — Arrête, tu fais peur !
    C'est vrai ; elle n'est pas rassurante. Je regarde autour de nous si les pigeons résistent à la menace. Les volatiles s'en moquent. Ils en ont vu d'autres.
    — Mais arrête ! Tu vas rester coincée !
    Je l'imite, ma bouche écartelée, la dentition aux avant-postes. L'effet est réussi ; elle daigne répondre.
    — Je fais bronzer mes dents.
    Je n'avais pas pensé à cette option. Les enfants ont d'inépuisables ressources.
    — Tu... quoi ?
    — C'est pour que mes dents bronzent.
    Je la considère. Jette un œil vers le ciel et le soleil éclatants. Il serait en effet dommage de se priver. 
    — Pourquoi ? Tu veux des dents jaunes ? Il y a d'autres moyens pour avoir les dents jaunes.
    J'exhibe les miennes. Le résultat d'un long travail sur soi. Elle apprécie, referme aussitôt la bouche.
    — Ben, tu veux plus bronzer des dents ?
    — Non, ça va... 


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  • Anecdote

    A. C.


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  • Selfie

    A.C.


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  • A. C.


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  • Jamais content

     A. C.


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  • — Je sors un peu ! Tu viens avec moi ?Flânerie
    Le fiston lève la tête de son écran, me regarde. Ricane. J'ai l'impression d'avoir proféré une ânerie. 
    — Bah non, répond-il comme si cela allait de soi.
    — Si, viens ! Tu prendras l'air, comme ça.
    — Non, j'ai pas envie.
    — Ça te fera du bien.
    — Non, j'ai dit. J'ai pas que ça à faire.
    Bon. Inutile d'insister. Je le laisse à ses occupations et m'en vais toquer à la porte de ma fille aînée. J'entre. Disparaît instantanément la fenêtre qui éclairait son écran d'ordinateur.
    — Qu'est-ce que tu regardais ?
    — Rien.
    Elle tape des doigts sur son bureau, clopidop, clopidop, façon de me déclarer que la sortie est juste derrière moi, que je peux dégager quand je veux.
    — Je vais marcher. Tu m'accompagnes.
    — Pourquoi ?
    — Ben, pour se promener. Pour prendre un peu l'air.
    Elle soupire. Lève les yeux au ciel. Comme si elle avait que ça à faire : glander.
    — Bah non, il faut que je bosse. 
    — Ah, tu bosses ?
    — J'ai mon DM de math à faire. Tu me l'as toi-même rappelé.
    Bon. Si je le lui ai moi-même rappelé... Je la laisse et tente ma chance auprès de la petite. Je la rejoins dans sa chambre. Elle m'accueille aussitôt.
    — NAN.
    Bon. Je me la jouerai promeneur solitaire, donc.

    J'enfile mon manteau, quand je vois débouler ma grande.
    — Papa, si tu sors, tu peux passer à la pharmacie me prendre ma crème ?
    Mon fils, soudain sur ressort, la relaie illico.
    — Il faudrait me racheter des cartouches d'encre. J'en ai plus.
    — C'est que... je comptais me promener... pas faire les courses.
    — Ben, ça t'empêche pas de te promener.
    Je les considère. Ils me sourient.
    — Oui, et autant en profiter puisque t'as rien à faire.


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  • — En fait, papa, t'es un peu mon Procope.Un p'tit coup de Procope
    — Ton quoi ?
    Je m'étouffe. Je ne suis pas certain d'avoir bien entendu.
    — Mon Procope, répète-t-il.
    Je le considère. Je ne vois pas où il veut en venir. Je connais l'établissement Le Procope, à Paris, pour avoir assidûment fréquenté le quartier latin un certain nombre d'années dans ma jeunesse mais je peine à saisir le lien qu'il y a avec nous. J'interprète néanmoins.
    — Tu veux dire que je suis ton taulier ?
    Face à son œil perplexe, je précise.
    — Que je tiens la maison ? ...
    Il me regarde, un peu désolé, se demande ce que je lui raconte.
    — Non, je dis que t'es un peu comme Procope.
    — ...
    Vu que je suis lent d'esprit, il met les points sur les i.
    — Oui, comme Procope de Césarée !
    — Procope de Césarée ?!!... 
    Je cherche, passe en revue mes cases mémorielles. Rien n'en sort. Il est affligé.
    — Tu es pour moi, ce que Procope de Césarée était à Justinien.
    — Justinien...
    — Oui, poursuit-il consterné par mon ignorance, Justinien, l'empereur d'Orient au sixième siècle. Procope était son historien. Il a raconté ses guerres, les guerres menées par son général Bélisaire... 
    Je digère l'information. Je dois avouer qu'il m'en bouche un coin. Et reformule sa pensée.
    — Et moi, alors, je suis ton Procope ?
    — Ben oui... Tu racontes mes histoires, aussi...
    Je suis son Procope de Césarée et lui est mon Justinien. Je n'en reviens pas. Je n'avais jamais vu les choses sous cet angle et je dois admettre que son éclairage me rend tout hilare. J'applaudis, admiratif. C'est qu'il a des lettres, le fiston ! Il paraît tout content de sa trouvaille, fier de son coup. Je m'incline face à tant de discernement.
    — Ouais, c'est vrai ça, je suis un peu ton Procope !
    Son Procope ! Mais plutôt le Procope de l'Histoire secrète, alors... la version non autorisée...

    Je le contemple, encore médusé par sa sortie. Faut que je prenne garde ; des fois que le gamin se mette à lire La princesse de Clèves... De nos jours, ça pourrait lui nuire.


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