• Contre les murs de la forteresse, Janka se cogna la tête. Il ouvrit les yeux, découvrit la ligne de sang qui le liait à l'édifice et s'enroulait autour de ses chevilles. Il battit le sol des pieds afin de s'arracher à l'entrave. Creusa la fosse de laquelle surgirent les racines des fondations. Elles se propagèrent, envahirent l'espace qu'il libérait à coups de talons. Elles s'accrochèrent à ses membres, les rivèrent au limon de la cité. Janka, en vain, se débattit pour se soustraire à ses chaînes. Il ne réussit qu'à resserrer leur étreinte, qu'à accélérer son engloutissement dans les sables mouvants des oubliettes.

    La 22ème mort de Janka


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  • Face à la paroi, l’oreille contre, Janka ausculta la roche. Il la sonda à la recherche de brèches par lesquelles disparaître. La surface métallique n’offrit aucune prise. Il se résolut à l’entailler. Il y planta ses ongles sous lesquels sa pulpe écorchée, à force de pression et d’insistance, s’effrita. Il grignota ses phalanges, puis ses doigts qui se disséminèrent en poussière le long de la frontière. Il n’eut plus de mains. Il usa alors ses moignons. Les frotta contre la peau lisse du terme du monde. Il se désagrégea par petits bouts. Squames absorbés par la terre, lambeaux de chair éparpillés dans l’air ferreux des temps révolus. Son corps ne tint plus que par sa tête dont il dévora encore les joues et le front. Il creusa ainsi jusqu’à ce que de lui ne subsista plus rien. Pas même la trace luisante d’un début d’érosion sur la parcelle combattue. À peine le stigmate d’une griffure imperceptible qui se colmata, fondue dans le bloc, quand Janka passa à travers.

    La 5ème mort de Janka


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  • Bazouf et Grandvent se concertèrent et s’abattirent sans prévenir sur Janka. Il soufflèrent sur lui comme sur des braises. Janka se comprima. Prostré en brique de charbon, il lutta contre son éparpillement. Il avait vu Dof en cendres, dispersé à travers le désert et la nuit. Il ne tenait pas à subir le même sort. Il se recroquevilla encore sous les assauts des flux tourbillonnaires. Se recroquevilla tant qu’il se condensa en une escarbille, dont l’extrême compacité lui permit d’éviter l’éclatement, dont le poids ne lui permit pas de se soustraire au grand mouvement. Il décolla, en rotation accélérée le long d’une spirale de forte pente, s’éleva au-dessus de la mine, entre les parois du cirque. Roches sillonnées d’échancrures d’où suintait une vapeur visqueuse qui l’éclaboussait de ses jets acides. Il atteignit la crête. Derrière, le plateau criblé de fosses et griffé de dépressions s’étendait à perte de vue. Janka s’éleva encore. Porté par Bazouf et Grandvent, aspiré dans la trame du vortex à la surface duquel il crut reconnaître une parcelle étoilée de Dof. Il s’en échappa, propulsé vers le ciel sous l’effet centrifuge de la colonne de vent. Comète, dont la traîne figea le souvenir.

    La 26ème mort de Janka


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  • Le caverneux roula des yeux et montra à Janka la face cachée de ses orbites. L’Arpenteur y lut le chemin à suivre et l’objectif à atteindre. L’Outreterritoire se déployait à plusieurs volées de steppes d’ici. Lui et ses compagnons mordraient la poussière pendant encore des mois, avant de le rejoindre. Après quelques secondes, Jorg jugea que Janka en avait assez vu et rabattit ses paupières. Il les rouvrit sur les cristallins rouges qui avaient accueilli la tribu. Porta la main à son front ; du pouce creusa le sillon qui le traversait comme s’il désirait en extraire le trajet qu’il leur avait dévoilé. Il parla pour la première fois de leur rencontre.
    — Ne te fie pas à la ligne, elle est trompeuse.
    Janka recula. L’homme ne lui apprenait rien. Il se tourna vers Brindille, l’interrogea des yeux. La Guide haussa les épaules. Qu’espérait-il ? Dès qu’ils l’avaient aperçu, assis en lotus au seuil de son trou, elle avait compris qu’ils n’en tireraient que temps perdu. Sa méfiance, cependant, n’avait pas dissuadé Janka de l’interroger.
    Les caverneux jouissaient d’une réputation usurpée de clairvoyant et abusaient les errants qui remontaient vers le Refuge. Brindille s’en était avisée à tous, décourageant les membres de s’enquérir auprès de lui. Janka n’avait pas voulu l’entendre. Aucune source n’était à négliger, selon lui. Des équipées les avaient devancés sur la trajectoire ; l’ermite avait sans doute capté les échos qu’elles semaient sur leurs parcours, collecté les traces qui s’y étaient enlisées. Il était de son devoir d’Arpenteur de le sonder. La moindre information pouvait leur être utile et faciliter leur passage.
    — Remonte l’erg par la corde du Bazouf. Elle est plus fiable que la ligne, ajouta Jorg.
    Le caverneux dit cela et se tut. Ses lèvres se joignirent, s’agglomérèrent en un bout de chair flasque et homogène. Janka n’en tirerait plus rien. Il happa Brindille du regard, puis ses compagnons, leur adressa d’un signe de tête la direction à suivre vers le nuage de particules.
    Jorg disparut dans son trou au moment où les cendres commencèrent à les ensevelir. Il était temps. Ils s’arc-boutèrent et en bloc s’ébranlèrent.

    La 9ème mort de Janka


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  • Il fallait plonger la tête dans l’eau qui dort et arquer la nuque pour se rendre invisible. La posture n’était pas facile à garder. Avec un peu d’exercice, l’on évitait l’asphyxie.
    Brindille attrapa Janka par l’épaule, le tira en arrière. Il s’effondra sur la berge.
    — Ça suffit ! déclara-t-elle.
    Des gouttes de Grandvent chassèrent de son visage le ruissellement qui lui barrait le souffle et lui rendirent sa respiration. Il happa une goulée d’air, tressaillit et ouvrit les yeux. Il voulut les refermer quand il découvrit le rictus ironique de Brindille qui pendait au-dessus de lui et l’éclaboussait de honte.
    — Tu n’y es pas.
    Il y avait des semaines qu’il s’entraînait sans parvenir à rien. Brindille commençait à se lasser et envisageait de le renvoyer dans sa cavité, d'où il n’aurait jamais dû sortir.
    — Tu n’y es pas, répéta-t-elle en s’écartant de son élève, en s’asseyant en retrait sur une vague concrétée de sable. Tu n’y es pas.
    Brindille fondit dans le creux de la lame, que le Grandvent arasa et dispersa à travers la steppe. Janka se précipita pour la retenir. S'abîma dans la dune, à ses trousses.

    La 28ème mort de Janka


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  • Janka riait. Il riait à s’en décrocher les mâchoires. À se tenir les côtes. À s’étouffer. Trop plein de bonheur. Quelle journée ! Si belle journée.

    Dans les égouts, les rats pullulaient.

    Il avait couru tout du long. Le long du fleuve. Sur les quais bruyants. Puants. Vibrants. Cerbère l’accompagnait. Cerbère haletait. Un filet de bave au coin de la gueule.
    Assise, la mère les regardait. Elle surveillait son enfant. Bienveillante sur son banc. Tandis que la ville bourdonnait. Exhalait l’affairement. Nul n’eût pu dire d’où suintait le malaise.
    Le vieux se tenait sur le pont. Accoudé à la balustrade. Il reniflait. Il toussait. Les voitures vrombissaient derrière lui. Crachaient leur langue de fuite. Des postillons que le soleil portait en nimbe de poussières. Des vapeurs lourdes qui stagnaient à ras des visages.
    Du bitume sourdait l’écho rampant des pas de la vieille. Elle descendait les escaliers. L’accès aux berges. La canne résonante. Toc, toc, toc… Elle avançait. Titubait. Oscillait. La main sur son front. Sueur. L’angoisse perlait sur les pavés, telle une nappe d’huile se répandant en des rigoles d’amertume. En même temps, elle égrenait ses soupirs. Suffocation. Les battements de l’artère souterraine.

    La mère se détourna. Lent mouvement du corps. Noya son regard dans les prunelles vitreuses de la vieille. Clapotis. Une péniche passa, troubla les ondes, sécréta de l’écume grise que le courant balaya, absorba. Les vaguelettes se brisèrent une à une. S’écrasèrent sur la digue. Cerbère aboya. Janka s’approcha.

    Dans les égouts, les rats se défièrent.

    Il reconnut la vieille. Il redressa la tête. Éblouissement. Le soleil lui tira des larmes de douleur. Rayons enfumés qui irisaient les flaques de chaleur. Les doigts en visière, il distingua la silhouette du vieux. Là-haut. Sur le pont… Alors, Janka saigna du nez. Gouttes de sang sur la terre assoiffée. Avalées, dissoutes. Janka saigna du nez. Des spasmes le secouèrent.

    Dans les égouts, les rats s'entre-tuèrent.

    La 12ème mort de Janka


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  • Janka suivit la trace des ombres. On lui avait dit qu’elles respiraient encore. Les derniers souffles à recueillir. Le battement étouffé d’un cœur figé. Vestige d’un espoir à puiser au fond de leur gorge. Il s’engouffra entre les parois métalliques, dont les peaux acides rongeaient ses déplacements d’être. Des particules d’éther crépitèrent à leur contact, boursouflèrent leur surface, tissant une dentelle brûlante et acérée qui se propagea le long du chemin jusqu’au bord de la cavité. Janka s’harnacha au fil en fusion, le remonta. À la ligne de précipice, se pencha. Il sonda l’abîme. De l’obscurité essaya d’extirper l’oscillation du temps.

    La 10ème mort de Janka


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  • Il s'était évaporé avec le nuage de poussière qui l’avait englouti. Dans un champ miné et l’air soufré d’un matin que les hommes n’espéraient plus. L’ancien avait raconté l’histoire à son fils, qui se l'était gardée pour lui. Des années après, seuls des coquelicots rappelaient l’offense rouge faite à l’avenir. Janka en cueillit un, caressa ses pétales déjà fripés. Il le porta à son nez, scruta son œil noir comme s’il renfermait un secret, renonça à le percer. Il jeta la fleur qui voleta jusqu’au sol, l’oublia.
    Des corbeaux le long des sillons festinaient sans se soucier du temps qui avait passé depuis l’apocalypse. Il les regarda, songea au sang et à la cendre disséminés à travers le pays par les nuées flottantes de projectiles lancés au nom de l’ordre nouveau. Janka plaqua sa main en visière contre son front, plissa les yeux pour se protéger des rayons rasants du soleil et mieux observer les plumages lustrés des volatiles. À leur surface, scintillaient des éclats de lumière, reflets de leurs nuits incendiées endurées sous la boue. Il redoubla d’attention. Il crut reconnaître des feux follets.
    Il décida de les rejoindre. À peine se mit-il en route que les âmes éthérées se volatilisèrent. Sur les ailes des messagers psychopompes, elles se fondirent dans l’azur obscurci, laissèrent derrière elles les ombres occuper le terrain ; les errantes et les amnésiques, dans des nimbes qui montèrent du sol, vapes de chaleur en guise de linceuls. Janka avança, indifférent à la nuit qui rongeait le ciel. Il avait la main au cœur et l’épine entre les doigts. Il savait que tout recommençait toujours.

    La 24ème mort de Janka


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  • Janka franchit le seuil de la rotonde. Face à son nouvel environnement, conclut à une erreur de transmutation. Des lames incandescentes cisaillaient le désert vitrifié qui s'étendait devant lui. L'enveloppe qu'il avait endossée était inadaptée. Ici, dans ce corps de blatte, pas même une heure il ne survivrait.
    Les antennes en berne, il se résigna.

    La 15ème mort de Janka


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  • À coups de talon, Janka brisa la glace. Des éclats blancs, comme du verre pilé, comme des grains du gros sel qui la fondait et qui lui manquait, poudre de perlimpinpin. La plaque fendillée de partout finit par exploser sous la violence de ses assauts. Janka s’épongea le front.
    — Tu vas te casser la figure, lui répéta le père, qui s'était assis sur le seul rocher où bavaient les rayons de soleil du moment.
    Janka n’écouta pas. Il martela le sol des pieds. Puis, passa ses semelles dessus afin d’en apprécier la surface. Le père racontait n’importe quoi. Ça ne glissait pas.
    — Ça glisse plus, répondit-il, on peut y aller.
    Il n’attendit pas l’autorisation ; il risqua un pas puis un autre. Le terrain pilonné remplit son office et lui assura une progression stable. Un mètre tranquille sur ses pattes, jusqu’à ce qu’une lame traîtresse l’envoyât par terre.
    — J’te l’avais dit. T’écoutes jamais.
    Le père se leva, se dirigea vers lui, tendit une main pour l’aider à se redresser.
    — On peut pas passer, expliqua-t-il pour la quinzième fois, c’est pas la peine d’insister.
    Janka saisit la main offerte, s’agrippa rageusement à elle. Il ne s’était pas blessé sauf à son amour-propre. Et il en voulut au père, auquel la faute incombait. Il tira aussi fort qu’il le put sur le bras, dans le secret désir de le déséquilibrer ; qu’il tombât aussi, se fît mal, pourquoi pas. Mais le père tint bon ; sur de meilleurs appuis, résista à la traction du fils, qu’il attira vers lui.
    — Aïe ! hurla Janka. Tu me fais mal.
    En le tirant, le père l’avait cogné contre un bloc de glace. Le garçon en rajouta sur la douleur, exagéra la plainte, sans parvenir à culpabiliser l’homme qui, agacé par ses simagrées et sa mauvaise volonté, le réprimanda.
    — Tu pourrais y mettre du tien, aussi !
    Le regard que lui lança Janka fut plus tranchant que le froid qui le transperça. Il se dégagea de l’étreinte paternelle. Serra les poings. Ses gants trempés lui brûlèrent les doigts, l’obligèrent à les déraidir. Il attrapa alors un fragment de glace, qu’il jeta contre le sol en direction des pieds du père, vers lesquels il s’éparpilla en mille bris de colère.
    — Eh, s’indigna l’homme, faut te calmer ! J’y suis pour rien si t’es tombé.
    Janka n’en pouvait plus de l’entendre. Il voulait qu’il se tût, qu’il disparût. Il se hissa sur ses bras, ramena ses jambes sous lui, s’agenouilla puis bascula sur ses pieds pour se propulser vers l’homme et son estomac et s’affaler mollement le nez contre son ventre. Le père, étonné, digéra l’attaque en reculant d’un pas et saisit le fils par les épaules, prêt à lui remettre les idées en place. Lorsqu’il découvrit son regard embué de givre, il retint son geste et, quand il décela la haine qui le réchauffait, y renonça. Il le lâcha, s’écarta, se détourna. Il contempla autour de lui la vaste étendue de glace qui les cernait, considéra l’îlot sur lequel ils avaient échoué. Il soupira, revint au rocher et se rassit.

     

    La 3ème mort de Janka


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