• Il s'était évaporé avec le nuage de poussière qui l’avait englouti. Dans un champ miné et l’air soufré d’un matin que les hommes n’espéraient plus. L’ancien avait raconté l’histoire à son fils, qui se l'était gardée pour lui. Des années après, seuls des coquelicots rappelaient l’offense rouge faite à l’avenir. Janka en cueillit un, caressa ses pétales déjà fripés. Il le porta à son nez, scruta son œil noir comme s’il renfermait un secret, renonça à le percer. Il jeta la fleur qui voleta jusqu’au sol, l’oublia.
    Des corbeaux le long des sillons festinaient sans se soucier du temps qui avait passé depuis l’apocalypse. Il les regarda, songea au sang et à la cendre disséminés à travers le pays par les nuées flottantes de projectiles lancés au nom de l’ordre nouveau. Janka plaqua sa main en visière contre son front, plissa les yeux pour se protéger des rayons rasants du soleil et mieux observer les plumages lustrés des volatiles. À leur surface, scintillaient des éclats de lumière, reflets de leurs nuits incendiées endurées sous la boue. Il redoubla d’attention. Il crut reconnaître des feux follets.
    Il décida de les rejoindre. À peine se mit-il en route que les âmes éthérées se volatilisèrent. Sur les ailes des messagers psychopompes, elles se fondirent dans l’azur obscurci, laissèrent derrière elles les ombres occuper le terrain ; les errantes et les amnésiques, dans des nimbes qui montèrent du sol, vapes de chaleur en guise de linceuls. Janka avança, indifférent à la nuit qui rongeait le ciel. Il avait la main au cœur et l’épine entre les doigts. Il savait que tout recommençait toujours.

    La 24ème mort de Janka


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  • Janka franchit le seuil de la rotonde. Face à son nouvel environnement, conclut à une erreur de transmutation. Des lames incandescentes de soufre cisaillaient le désert vitrifié qui s'étendait devant lui. L'enveloppe qu'il avait endossée était inadaptée. Ici, dans ce corps de blatte, pas même une heure il ne survivrait.
    Les antennes en berne, il se résigna.

    La 15ème mort de Janka


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  • À coups de talon, Janka brisa la glace. Des éclats blancs, comme du verre pilé, comme des grains du gros sel qui la fondait et qui lui manquait, poudre de perlimpinpin. La plaque fendillée de partout finit par exploser sous la violence de ses assauts. Janka s’épongea le front.
    — Tu vas te casser la figure, lui répéta le père, qui s'était assis sur le seul rocher où bavaient les rayons de soleil du moment.
    Janka n’écouta pas. Il martela le sol des pieds. Puis, passa ses semelles dessus afin d’en apprécier la surface. Le père racontait n’importe quoi. Ça ne glissait pas.
    — Ça glisse plus, répondit-il, on peut y aller.
    Il n’attendit pas l’autorisation ; il risqua un pas puis un autre. Le terrain pilonné remplit son office et lui assura une progression stable. Un mètre tranquille sur ses pattes, jusqu’à ce qu’une lame traîtresse l’envoyât par terre.
    — J’te l’avais dit. T’écoutes jamais.
    Le père se leva, se dirigea vers lui, tendit une main pour l’aider à se redresser.
    — On peut pas passer, expliqua-t-il pour la quinzième fois, c’est pas la peine d’insister.
    Janka saisit la main offerte, s’agrippa rageusement à elle. Il ne s’était pas blessé sauf à son amour-propre. Et il en voulut au père, auquel la faute incombait. Il tira aussi fort qu’il le put sur le bras, dans le secret désir de le déséquilibrer ; qu’il tombât aussi, se fît mal, pourquoi pas. Mais le père tint bon ; sur de meilleurs appuis, résista à la traction du fils, qu’il attira vers lui.
    — Aïe ! hurla Janka. Tu me fais mal.
    En le tirant, le père l’avait cogné contre un bloc de glace. Le garçon en rajouta sur la douleur, exagéra la plainte, sans parvenir à culpabiliser l’homme qui, agacé par ses simagrées et sa mauvaise volonté, le réprimanda.
    — Tu pourrais y mettre du tien, aussi !
    Le regard que lui lança Janka fut plus tranchant que le froid qui le transperça. Il se dégagea de l’étreinte paternelle. Serra les poings. Ses gants trempés lui brûlèrent les doigts, l’obligèrent à les déraidir. Il attrapa alors un fragment de glace, qu’il jeta contre le sol en direction des pieds du père, vers lesquels il s’éparpilla en mille bris de colère.
    — Eh, s’indigna l’homme, faut te calmer ! J’y suis pour rien si t’es tombé.
    Janka n’en pouvait plus de l’entendre. Il voulait qu’il se tût, qu’il disparût. Il se hissa sur ses bras, ramena ses jambes sous lui, s’agenouilla puis bascula sur ses pieds pour se propulser vers l’homme et son estomac et s’affaler mollement le nez contre son ventre. Le père, étonné, digéra l’attaque en reculant d’un pas et saisit le fils par les épaules, prêt à lui remettre les idées en place. Lorsqu’il découvrit son regard embué de givre, il retint son geste et, quand il décela la haine qui le réchauffait, y renonça. Il le lâcha, s’écarta, se détourna. Il contempla autour de lui la vaste étendue de glace qui les cernait, considéra l’îlot sur lequel ils avaient échoué. Il soupira, revint au rocher et se rassit.

     

    La 3ème mort de Janka


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  • Le jour où Janka brandit son poing, il perdit la vue. L'acide s'écoula sur ses paupières, zébra ses cristallins de stries rouges qui dégoulinèrent et encagèrent son visage.
    Il devint alors l'aveugle qui crie. Il arpenta la terre, furieux, en lançant des anathèmes aux étoiles. Quand il franchit son trois cent cinquante deuxième sommet, la Substance se fatigua de ses plaintes. Elle envoya les ménades lui arracher la langue.
    Janka s'assit sur un rocher et tendit sa cavité béante aux harpies qui s'engouffrèrent à l'intérieur. Rongé, il s'aggloméra à la pierre. Son cœur battit trois coups de tonnerre et se fendit en mille éclats de révoltes.

    La 25ème mort de Janka


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  • Au bout de sa dix-huitième mort, Janka songea à la dix-neuvième et en y songeant, elle advint.

    La 19ème mort de Janka


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  • Janka laissa tomber la nuit à ses pieds. Alors qu’elle dégoulinait sur le carrelage, le constellait au fur et à mesure de sa progression, il décida de ne pas la ramasser. Le moment était venu d’en terminer. Il tâtonna entre les murs, à l’aveugle remonta le couloir. Ses mains glissaient sur des aspérités inconnues, les paumes écorchées par les pointes effilées d’étoiles traîtresses. Il avait vu bien des hommes se fracasser à cet instant contre des récifs imaginaires, happés par la marée des souvenirs montants, et sombrer dans des abîmes de regrets. Janka ne regretta rien. Pas même la tiédeur des girons de rencontre. Pas même le poids des corps précaires. Il avait fait ce qu’il fallait. Ce qu’il avait pu.
    Il avança. Pas après pas, se délesta de ses peaux successives. Les oripeaux se disséminèrent derrière lui, absorbés dans la masse noire. Il atteignit la porte, la poussa.

    La 1ère mort de Janka


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  • De tous les parasites, Janka était le plus invisible. Il se fondait si bien dans le bitume qu'il fallait se pencher et coller son nez au-dessus de sa trace pour noter sa présence. Ses membres agglomérés au substrat granuleux conféraient à la nappe visqueuse un relief à peine perceptible. Des ondulations de surface qui renvoyaient à un paysage disparu, fait d'alvéoles, de pentes douces et de rondeurs consolantes. Janka rampait à l'abri des regards et tentait de s'extirper de l'entrave gluante.
    Quand il atteignit le bout de la bande noire, il crut toucher au but. Les liens se desserrèrent ; la piste s'amollit. Il se contorsionna, dégagea un bras puis sa tête. S'adossa au replat des tumeurs en formation. Des convulsions soudaines l'empêchèrent de s'y agripper. La langue se rétracta, s'enroula autour de lui, déferla.

    La 18ème mort de Janka


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  • La 21ème mort de JankaElle avait trois cœurs en pendentif qui caressaient son nez lorsqu’elle se penchait au-dessus de son front et embrassait ses cheveux. Janka faisait semblant de dormir. Elle se redressait et tandis que les cœurs balançaient leur ombre sur ses paupières, elle lui effleurait la joue du bout de ses doigts, qui étaient toujours froids. Ce contact-là, il l’aimait moins ; alors, il ouvrait un œil. Elle choisissait ce moment pour plaquer sa bouche contre la sienne et insinuer sa langue entre ses lèvres. Il la laissait explorer sa cavité, se lover dans ses recoins. Quand il en avait assez, il la mordait. Son corps se raidissait. La douleur contractait ses membres, sa peau, jusque sa langue qu’elle ne retirait pas, d’où s’écoulaient trois gouttes de sang, qui lui donnaient envie de vomir. Il la repoussait. La harpie hurlait et s’enfuyait à travers les quatre murs de sa chambre. Il se levait, courait à sa poursuite. Sur le rebord de la fenêtre, il hésitait à sauter. Il ne la voyait déjà plus.
    Janka crachait sa bile dans le lavabo. Sa salive dégoulinait en filament rouge, s’entortillait autour de la bonde, se dévidait le long de la canalisation. Il glissait sa main à l’intérieur, puis son bras, enfin lui tout entier. Et chutait d’une centaine de mètres, ricochait d’une paroi l’autre. Le voyage ne durait pas longtemps. Il débouchait dans le méandre d’une rivière qui lui rappelait la mer au temps où elle était torturée. Le soleil dardait ses rayons mous. La surface blanchissait et les reflets de la lune s’accrochaient aux élodées. Janka ignorait pourquoi il nageait là. Se demandait s’il avait pris la bonne direction. Il tentait de remonter le courant mais la rumeur enflait, l’attirait vers la ville. Si bien qu’il arrivait poings liés, tête basse, au pied d’un mirador. On le jetait aux oubliettes d’un désert gris. Il criait, tapait sur le carrelage qui résonnait en criblant ses tympans de sons poisseux. Il les extirpait du fond de sa gorge, les lançait contre les barreaux, s’épuisait en vain. Dans la cellule, personne ne l’entendait, pas même les rats qui grouillaient au creux de son ventre, qui se foraient un passage à travers ses orifices. Il préférait leur céder le terrain.
    Les oreilles des rongeurs frétillaient quand ils lui parlaient et leurs vibrisses traduisaient son désarroi. Il ne comprenait rien. Acquiesçait néanmoins du menton, bombait le torse, courbait l’échine. Peine perdue, ils se lassaient de ses dévotions et renonçaient à lui indiquer la route. Janka était contraint de ramper dans le sable sans savoir où creuser. Il s’accrochait à la queue d’un scorpion numéro 1, d’un scorpion numéro 2, dévalait les pentes d’une dune jusqu’à un oasis où il la retrouvait enfin. Elle recousait sa langue avec du fil de mygale, qu’elle débobinait d’une toile de tente tendue, déformée par le poids de ses proies piégées. Tandis qu’il approchait, elle paniquait. Elle ne l’attendait pas, n’était pas prête à l’engloutir. Délicat, il se retournait afin de ne pas la gêner, la laissait s’apprêter. Elle ne perdait pas de temps, se déshabillait dans la fente de son crâne, élargissait les fossés d’où suintaient des bruits de succion. Perplexe, il mesurait la longueur de son sexe. Il en attrapait des suées qui n’avaient que peu à voir avec l’étuve au centre de laquelle elle le serrait contre elle. Elle l’enlaçait ou c’était lui qui l’enlaçait. Leurs jambes nouées, il bavait sur ses seins, alors que les trois cœurs en pendentif roulaient par terre. Elle effeuillait leur verge qui valsait dans ses entrailles. D’un bord à l’autre, au point de lui décoller les rétines et de le rendre à la fétide marée. Il essayait de se retenir. Ses doigts qui couraient le long des racines ne lui rendaient pas la tâche aisée. Il la plantait malgré tout, s’agrippait à ses hanches, les repoussait, incurvait la cambrure de ses reins. Sous ses ongles, l’écorce se délitait. Il écorchait un grand arbre grimaçant qui les flagellait de ses ramures et volait leurs soupirs. Le poison se répandait dans ses veines. La sève suintait par leur vagin. Il redoutait le moment où sa peau s’effriterait, où sa chair à vif, elle sucerait la moelle de ses lésions internes. Il errait sur les lisières d’un dédale dont elle colmatait les issues. Janka était cerné. Il sombrait, s’endormait.
    Ses trois cœurs en pendentif caressèrent son nez, lorsqu’elle se pencha au-dessus de son front et embrassa ses cheveux.

     


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  • La 7ème mort de Janka

     

    Sur le rivage, les dernières traces de la vie d’avant s’échouaient vomies par les vagues. Parmi elles, Janka, craché dans un jaillissement d’écume, enfonça ses doigts dans le sable rouge, s’agrippa au paradis promis. Il s’extirpa douloureusement de la gangue glacée, rampa vers la petite falaise ocre dressée en rempart face à la mer. Avant de l’atteindre, épuisé, il roula sur lui-même et ouvrit ses bras au firmament. Il respira. Son souffle se mêla au vent qui l’accueillait. Il le huma, lui trouva un goût de rémission. Il avait réussi.
    Janka frissonna, s’aperçut qu’il grelottait. Il renonça à l’étreinte du ciel, se souleva avec difficulté. Les jambes flageolantes, il rejoignit en titubant les premiers escarpements, les gravit malgré ses membres tétanisés, malgré la paroi qui s’effritait, la terre qui se refusait, et finit par accéder au septième cercle de barbelés. Là, deux garde-éden le prirent sous leur aile et l’escortèrent jusqu’au camp purgatoire.


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  • La 4ème mort de Janka

    Janka regarda par-dessus son épaule. Ils étaient encore trois à le suivre sur la dune qui s’étirait depuis l’entrepôt. Le soleil dégorgeait sur leur tête de brûlantes nappes d’acide rouge, qui coulaient le long de leur corps en y creusant des sillons noirs. À chacun de leur pas, volaient des nuages de cendre et roulaient des billes de métaux calcinés. Il n’avait pas beaucoup d’avance.
    Il huma l’air saturé en carbone contaminé, s’épongea le front de sa manche en loques et cessa de tergiverser. La ligne de crête s’empalait dans l’horizon bouché. Mieux valait le fond de la vallée dévastée et ses cavités possibles. Il s’élança, dévala la pente vitrifiée. Sa chute dura trente interminables secondes, au cours desquelles il sentit l’acier des forges enterrées lui entailler la peau en profondeur. Il arriva scarifié et ensanglanté sur les bords du fleuve éteint et mesura son avancée. Ils étaient toujours à ses trousses.
    Janka renonça à fuir. Il avisa un tronçon éventré de pipeline, s’assit dessus. Il souffla sur ses plaies pour les panser, ne parvint qu’à les aviver. Au moment où les traqueurs le rejoignirent, il se demanda comment il s’en sortirait, cette fois.
    Le premier ne lui fournit pas la réponse. Il posa sa main sur son épaule décharnée, lui ordonna de les accompagner en indiquant du doigt la direction à suivre, qui remontait le cours du fleuve vers un mirador tendu entre deux falaises enluminées de débris phosphorescents. Janka n’y consentit pas. Il se rétracta, tant et si bien qu’il échappa à l’étreinte du soldat. Il fila entre ses doigts et, se recroquevillant encore, s’aggloméra en une motte glaireuse de chair qui s’infiltra par l’une de ses innombrables brèches à l’intérieur du pipeline délité. Il se laissa glisser. Au fond de la canalisation, stagnaient des flaques visqueuses de bitume fondu dans lesquelles il s’enlisa.


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