• Après avoir débarrassé le ciel de sa pluie d’acide, Bazouf s’éteignit sur la cime du mont Jabor, point culminant de l’Outreterritoire, où pointait le crâne rasé de Janka. Il expira dessus, le décharna. Sous la brûlure des gouttes incendiaires, l’homme broncha. Il sortit ses mains de la cendre, s’appuya sur le sol qui s’échappait par les failles de son corps et se hissa sur la crête liquide. Il se leva, funambule sur le fil tendu entre les extrémités des parois du vent, et souffla son venin à l’oreille de Bazouf. Le poison descendit le long des pentes jusqu’à la steppe craquelée d’ennui. Le désert convulsa sous la vague, cracha sa déroute en vastes rafales de flèches lithiques, qui se délitèrent au contact de la chair de Janka, pétrifièrent son sang versé.

    La 14ème mort de Janka


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  • Janka conjura Dof d’écouter Bazouf. Le vent racontait le passé et en dispensait le remède. Des poussières de la vie d’avant colportées à travers les plaines incendiées. Dans les sillons immunisés contre les regrets, Bazouf divulguait son enseignement et semait les germes de la révolte. Janka huma l’air pour s'imprégner du souffle, absorber sa ligne de force. Il dit à Dof : « laisse ton cœur rouler dans les anfractuosités afin de l’enfanter. Des horizons lavés par Bazouf, viendra la promesse d’une autre vie. » Disant cela, Janka attrapa un grain de vent, le happa, claqua sa langue dessus, le roula dans sa bouche et le cracha au visage de son ami. Bazouf, propulsé, frappa Dof pleine face, explosa en éclaboussures visqueuses. Des gouttes pénétrèrent ses orifices. Dof, colonisé par Bazouf, se jeta dans les bras de Janka, devint le vent qui fuit entre les doigts. Janka ne put le retenir. Il s’accrocha à la queue du souvenir, qui le réduisit en mirage.

    La 2ème mort de Janka


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  • Grandvent s’engouffra dans la bouche de Janka, gonfla ses joues, élargit ses orbites, dilata sa cervelle. Sa boîte crânienne enfla tant qu’elle éclata en mille étincelles. Elle libéra des langues de feu qui s’abattirent sur la steppe et disséminèrent à travers l’Outreterritoire des brandons de désolation. Janka, disloqué et éparpillé, roula dessus. Son corps vaporisé, jouet des vagues brûlantes, se répandit aux quatre coins du dehors, emporté par les courants incandescents, dans des nuées de cendres. Janka poursuivit ses atomes tous azimuts. Il sauta de brasier en brasier, plongea dans les coulées de lave, à la recherche de ses poussières éventées. Au fond des cratères, il renonça à se rassembler.

    La 16ème mort de Janka


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  • Contre les murs de la forteresse, Janka se cogna la tête. Il ouvrit les yeux, découvrit la ligne de sang qui le liait à l'édifice et s'enroulait autour de ses chevilles. Il battit le sol des pieds afin de s'arracher à l'entrave. Creusa la fosse de laquelle surgirent les racines des fondations. Elles se propagèrent, envahirent l'espace qu'il libérait à coups de talons. Elles s'accrochèrent à ses membres, les rivèrent au limon de la cité. Janka, en vain, se débattit pour se soustraire à ses chaînes. Il ne réussit qu'à resserrer leur étreinte, qu'à accélérer son engloutissement dans les sables mouvants des oubliettes.

    La 22ème mort de Janka


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  • Face à la paroi, l’oreille contre, Janka ausculta la roche. Il la sonda à la recherche de brèches par lesquelles disparaître. La surface métallique n’offrit aucune prise. Il se résolut à l’entailler. Il y planta ses ongles sous lesquels sa pulpe écorchée, à force de pression et d’insistance, s’effrita. Il grignota ses phalanges, puis ses doigts qui se disséminèrent en poussière le long de la frontière. Il n’eut plus de mains. Il usa alors ses moignons. Les frotta contre la peau lisse du terme du monde. Il se désagrégea par petits bouts. Squames absorbés par la terre, lambeaux de chair éparpillés dans l’air ferreux des temps révolus. Son corps ne tint plus que par sa tête dont il dévora encore les joues et le front. Il creusa ainsi jusqu’à ce que de lui ne subsista plus rien. Pas même la trace luisante d’un début d’érosion sur la parcelle combattue. À peine le stigmate d’une griffure imperceptible qui se colmata, fondue dans le bloc, quand Janka passa à travers.

    La 5ème mort de Janka


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  • Bazouf et Grandvent se concertèrent et s’abattirent sans prévenir sur Janka. Il soufflèrent sur lui comme sur des braises. Janka se comprima. Prostré en brique de charbon, il lutta contre son éparpillement. Il avait vu Dof en cendres, dispersé à travers le désert et la nuit. Il ne tenait pas à subir le même sort. Il se recroquevilla encore sous les assauts des flux tourbillonnaires. Se recroquevilla tant qu’il se condensa en une escarbille, dont l’extrême compacité lui permit d’éviter l’éclatement, dont le poids ne lui permit pas de se soustraire au grand mouvement. Il décolla, en rotation accélérée le long d’une spirale de forte pente, s’éleva au-dessus de la mine, entre les parois du cirque. Roches sillonnées d’échancrures d’où suintait une vapeur visqueuse qui l’éclaboussait de ses jets acides. Il atteignit la crête. Derrière, le plateau criblé de fosses et griffé de dépressions s’étendait à perte de vue. Janka s’éleva encore. Porté par Bazouf et Grandvent, aspiré dans la trame du vortex à la surface duquel il crut reconnaître une parcelle étoilée de Dof. Il s’en échappa, propulsé vers le ciel sous l’effet centrifuge de la colonne de vent. Comète, dont la traîne figea le souvenir.

    La 26ème mort de Janka


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  • Le caverneux roula des yeux et montra à Janka la face cachée de ses orbites. L’Arpenteur y lut le chemin à suivre et l’objectif à atteindre. L’Outreterritoire se déployait à plusieurs volées de steppes d’ici. Lui et ses compagnons mordraient la poussière pendant encore des mois, avant de le rejoindre. Après quelques secondes, Jorg jugea que Janka en avait assez vu et rabattit ses paupières. Il les rouvrit sur les cristallins rouges qui avaient accueilli la tribu. Porta la main à son front ; du pouce creusa le sillon qui le traversait comme s’il désirait en extraire le trajet qu’il leur avait dévoilé. Il parla pour la première fois de leur rencontre.
    — Ne te fie pas à la ligne, elle est trompeuse.
    Janka recula. L’homme ne lui apprenait rien. Il se tourna vers Brindille, l’interrogea des yeux. La Guide haussa les épaules. Qu’espérait-il ? Dès qu’ils l’avaient aperçu, assis en lotus au seuil de son trou, elle avait compris qu’ils n’en tireraient que temps perdu. Sa méfiance, cependant, n’avait pas dissuadé Janka de l’interroger.
    Les caverneux jouissaient d’une réputation usurpée de clairvoyant et abusaient les errants qui remontaient vers le Refuge. Brindille s’en était avisée à tous, décourageant les membres de s’enquérir auprès de lui. Janka n’avait pas voulu l’entendre. Aucune source n’était à négliger, selon lui. Des équipées les avaient devancés sur la trajectoire ; l’ermite avait sans doute capté les échos qu’elles semaient sur leurs parcours, collecté les traces qui s’y étaient enlisées. Il était de son devoir d’Arpenteur de le sonder. La moindre information pouvait leur être utile et faciliter leur passage.
    — Remonte l’erg par la corde du Bazouf. Elle est plus fiable que la ligne, ajouta Jorg.
    Le caverneux dit cela et se tut. Ses lèvres se joignirent, s’agglomérèrent en un bout de chair flasque et homogène. Janka n’en tirerait plus rien. Il happa Brindille du regard, puis ses compagnons, leur adressa d’un signe de tête la direction à suivre vers le nuage de particules.
    Jorg disparut dans son trou au moment où les cendres commencèrent à les ensevelir. Il était temps. Ils s’arc-boutèrent et en bloc s’ébranlèrent.

    La 9ème mort de Janka


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  • Il fallait plonger la tête dans l’eau qui dort et arquer la nuque pour se rendre invisible. La posture n’était pas facile à garder. Avec un peu d’exercice, l’on évitait l’asphyxie.
    Brindille attrapa Janka par l’épaule, le tira en arrière. Il s’effondra sur la berge.
    — Ça suffit ! déclara-t-elle.
    Des gouttes de Grandvent chassèrent de son visage le ruissellement qui lui barrait le souffle et lui rendirent sa respiration. Il happa une goulée d’air, tressaillit et ouvrit les yeux. Il voulut les refermer quand il découvrit le rictus ironique de Brindille qui pendait au-dessus de lui et l’éclaboussait de honte.
    — Tu n’y es pas.
    Il y avait des semaines qu’il s’entraînait sans parvenir à rien. Brindille commençait à se lasser et envisageait de le renvoyer dans sa cavité, d'où il n’aurait jamais dû sortir.
    — Tu n’y es pas, répéta-t-elle en s’écartant de son élève, en s’asseyant en retrait sur une vague concrétée de sable. Tu n’y es pas.
    Brindille fondit dans le creux de la lame, que le Grandvent arasa et dispersa à travers la steppe. Janka se précipita pour la retenir. S'abîma dans la dune, à ses trousses.

    La 28ème mort de Janka


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  • Janka riait. Il riait à s’en décrocher les mâchoires. À se tenir les côtes. À s’étouffer. Trop plein de bonheur. Quelle journée ! Si belle journée.

    Dans les égouts, les rats pullulaient.

    Il avait couru tout du long. Le long du fleuve. Sur les quais bruyants. Puants. Vibrants. Cerbère l’accompagnait. Cerbère haletait. Un filet de bave au coin de la gueule.
    Assise, la mère les regardait. Elle surveillait son enfant. Bienveillante sur son banc. Tandis que la ville bourdonnait. Exhalait l’affairement. Nul n’eût pu dire d’où suintait le malaise.
    Le vieux se tenait sur le pont. Accoudé à la balustrade. Il reniflait. Il toussait. Les voitures vrombissaient derrière lui. Crachaient leur langue de fuite. Des postillons que le soleil portait en nimbe de poussières. Des vapeurs lourdes qui stagnaient à ras des visages.
    Du bitume sourdait l’écho rampant des pas de la vieille. Elle descendait les escaliers. L’accès aux berges. La canne résonante. Toc, toc, toc… Elle avançait. Titubait. Oscillait. La main sur son front. Sueur. L’angoisse perlait sur les pavés, telle une nappe d’huile se répandant en des rigoles d’amertume. En même temps, elle égrenait ses soupirs. Suffocation. Les battements de l’artère souterraine.

    La mère se détourna. Lent mouvement du corps. Noya son regard dans les prunelles vitreuses de la vieille. Clapotis. Une péniche passa, troubla les ondes, sécréta de l’écume grise que le courant balaya, absorba. Les vaguelettes se brisèrent une à une. S’écrasèrent sur la digue. Cerbère aboya. Janka s’approcha.

    Dans les égouts, les rats se défièrent.

    Il reconnut la vieille. Il redressa la tête. Éblouissement. Le soleil lui tira des larmes de douleur. Rayons enfumés qui irisaient les flaques de chaleur. Les doigts en visière, il distingua la silhouette du vieux. Là-haut. Sur le pont… Alors, Janka saigna du nez. Gouttes de sang sur la terre assoiffée. Avalées, dissoutes. Janka saigna du nez. Des spasmes le secouèrent.

    Dans les égouts, les rats s'entre-tuèrent.

    La 12ème mort de Janka


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  • Janka suivit la trace des ombres. On lui avait dit qu’elles respiraient encore. Les derniers souffles à recueillir. Le battement étouffé d’un cœur figé. Vestige d’un espoir à puiser au fond de leur gorge. Il s’engouffra entre les parois métalliques, dont les peaux acides rongeaient ses déplacements d’être. Des particules d’éther crépitèrent à leur contact, boursouflèrent leur surface, tissant une dentelle brûlante et acérée qui se propagea le long du chemin jusqu’au bord de la cavité. Janka s’harnacha au fil en fusion, le remonta. À la ligne de précipice, se pencha. Il sonda l’abîme. De l’obscurité essaya d’extirper l’oscillation du temps.

    La 10ème mort de Janka


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