• Lucien vote Utile

    Lucien vote UtileLucien a beaucoup réfléchi. Il s'est trituré les méninges, j'y vais, j'y vais pas, pour qui, pour quoi, a fini par se décider. Il votera Utile ! Et il est assez content de son choix. Je vais voter Utile, se réjouit-il, c'est bien, ça : Utile. Même que partout, on le dit, c'est le meilleur choix possible. C'est donc avec plein de bonne volonté et de détermination que Lucien se rend à son bureau de vote.
    Il se déclare, c'est moi : Lucien ; je viens pour le vote, se dirige vers les tables où sont empilés les bulletins à saisir. Il les passe en revue, les récupère les uns après les autres comme il se doit. À la fin de la recension, il s'étonne, revient sur ses pas, fait un deuxième tour. Il se gratte la tête, perplexe, et se plante au milieu, devant l'étalage, de façon à avoir une vision d'ensemble des cartes à jouer.
    — Veuillez avancer, monsieur, s'il vous plaît, intervient un assesseur, le préposé à la surveillance des bulletins de vote.
    — Je voudrais bien mais je trouve pas Utile. Il est où ?
    — Comment ça ?
    — Oui, Utile, il est où ?
    — Ben... euh, je ne comprends pas ce que...
    — Je veux voter Utile et je trouve pas le papier.
    Lucien se tourne vers le préposé à l'alimentation des piles de bulletins et lui montre les réserves adossées au mur, en attente de distribution.
    — Il est peut-être encore emballé. 
    — Tous les candidats sont sur la table, monsieur, lui répond-on, avec une relative fermeté, signe d'un certain agacement.
    C'est à ce moment que le préposé au maintien du bon ordre républicain intervient, soupçonneux à l'égard de ses collègues, flairant une tentative d'influence du corps électoral.
    — Que se passe-t-il ?
    — Ben, il y a que je veux voter Utile et que je le trouve pas ! 
    — Votre vote vous appartient, monsieur ! 
    Lucien considère son interlocuteur, s'interroge. Il se souvient des bulletins qu'il a en sa possession, les consulte, dubitatif.
    — Vous voulez dire qu'il est là, demande Lucien en agitant les papiers devant son nez.
    — C'est à vous de décider, monsieur.
    Face à l'air énigmatique du préposé, Lucien comprend qu'Utile se dissimule à l'intérieur du tas qu'il s'est constitué et qu'il lui revient de l'y repérer. Un peu comme dans les livres "Où est Charlie ?". Il hausse les épaules. Bah ! Il ne s'attendait pas à ce type d'épreuve. Faut toujours qu'ils compliquent tout, songe-t-il, et il n'est pas loin de le penser. Boudeur, il se résigne et entre dans le premier isoloir qui se présente.
    À l'abri des regards au-dessus de son épaule, il aligne les bulletins sur la tablette, les examine avec attention à la recherche de son préféré. En vain. Il les tourne, les retourne, eu quête d'un U, d'un T, d'un I et même d'un L et d'un E, à tirer dans l'ordre ou le désordre, sans lettre complémentaire. Rien. Au bout d'un moment, le préposé à l'intégrité des isoloirs tape à son rideau et interrompt ses investigations.
    — Monsieur, il faudrait laisser la place.
    — Je voudrais bien mais je trouve pas.
    — Des gens attendent, monsieur...
    Gna gna gna, marmonne-t-il. Z'ont qu'à pas le planquer, comme ça ! Je serais sorti depuis longtemps, si je l'avais trouvé. Lucien est un chouia contrarié. Et dépité, il décide d'abréger la partie. Il tire de sa veste son stylo fétiche, choisit le bulletin le moins froissé, raye sur le recto la mention inutile et, de sa plus belle écriture, en lettres majuscules, écrit UTILE au verso, si bien que le verso devient recto et vice versa. Voili voilà ! Soulagé, Lucien glisse le bulletin dans la petite enveloppe et sort, conquérant, de l'isoloir.
    Tête haute, il se dirige vers l'urne. Tend ses cartes d'identité et de votant au préposé à la vérification des inscrits. Et verse son offrande à la démocratie, dans le réceptacle. 
    — A voté, crie le préposé au remplissage des urnes.
    Il se tourne vers le préposé à la signature des registres, qui ressemble étrangement au préposé à l'intégrité des isoloirs – si ce n'est lui, c'est donc sa sœur – et se penche pour apposer son paraphe au centre de la case idoine. 
    — Vu que je l'ai pas trouvé, j'ai directement renseigné le bulletin, déclare-t-il en se redressant, assez content de sa sagacité et de son esprit de débrouillardise et pressé d'en référer au peuple à la ronde, afin qu'il en tire gouverne.
    L'assesseur le dévisage. Il a l'air un peu ennuyé.
    — Ah ben, c'est pas valide, alors !
    Lucien ne se laisse pas décontenancer. Il n'a que faire de ce Valide, dont il n'a jamais entendu parler.
    — Ben non, c'est ce que je dis, c'est pas Valide, puisque j'ai préféré Utile !
    Et fâché de tant de mauvaise volonté de la part des membres du bureau, à croire qu'ils veulent absolument empêcher les électeurs de voter selon leurs convictions, il quitte la salle en maugréant.


  • Commentaires

    1
    CurieuseAnnick
    Lundi 5 Juin à 21:15

    Super, ce texte, Benoît!

    2
    Mardi 6 Juin à 08:46

    Merci beaucoup, Annick, de ce commentaire et de ton passage !

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