• Lucien tisse du lien social

    Lucien tisse du lien social

    Aujourd'hui, Lucien a pris une bonne résolution : il s'est résolu à tisser du lien social.
    — Je vais tisser du lien social, qu'il se dit, même.
    Il s'installe face à son ordinateur, vogue sur internet en quête d'un mode opératoire approprié et tombe sur un tutoriel extra-pédagogique qui montre comment manier les aiguilles à tricoter et introduire le fil dans la boucle. Voilà qui éclairera sa démarche ! Plus motivé que jamais, il se rend dans son dressing, où il repère une petite caisse. Il la déballe, déniche au fond les ustensiles adéquats que sa maman lui avait confiés, on ne sait jamais. Il se rassoit devant le film de démonstration. Il déroule un peu de pelote, visionne trois fois la première séquence et se lance.
    — Zut !
    Il n'y arrive pas, alors il recommence.
    — Zut !
    Toujours pas ! La chose n'est pas aussi aisée qu'il le croyait. Cependant, il n'est pas homme à renoncer au premier échec. Il pose ses mains sur ses cuisses, ferme les yeux, respire profondément. Deux, trois inspirations expirations, après quoi il reprend son attirail. Il se concentre, les yeux à quelques centimètres du point d'accroche, et s'applique, quand zip, l'aiguille gauche dérape et se plante sous sa paupière inférieure.
    — Aïe !
    Ça fait mal ! Le contact s'avère même assez douloureux ; Lucien est contraint de le reconnaître. Il se frotte l’œil, en se demandant quelle erreur il a commise, se répète mentalement la procédure à suivre et tente à nouveau une maille.
    — Zut de merde !
    C'est tout foiré. Il a encore manqué son coup. Si bien que Lucien est contrarié. Tant qu'il balance ses flèches contre son écran et quitte son bureau.
    — Zut à chiottes de merde !
    Tisser du lien social ne s'apparente vraiment pas à une sinécure. Il marche en long et en large entre son lit et sa fenêtre, recouvre peu à peu ses esprits. À mesure, se calme. Il considère la pelote de laine, par terre ; finalement, décide d'y revenir. Il la saisit, ramasse aussi les aiguilles et, plein de bonne volonté, déterminé à accomplir sa mission, les entrecroise.
    — Zut, merde, zut !
    Cette fois, c'en est trop ! Lucien est disposé à faire des efforts ; il ne faut néanmoins pas le pousser dans les orties, le prendre pour le perdreau de l'année. Il veut bien tisser du lien social mais pas se nouer les nerfs. Surtout que dans tisser du lien social, c'est le mot lien qui importe.
    — Ben ouais, c'est vrai, ça !
    La réflexion agit comme une révélation. Lucien se délecte de sa trouvaille. Il rayonne, tout bonnement. Pourquoi faire compliqué, quand on peut faire simple ?
    — Ben ouais, c'est le lien, surtout, qui compte !
    Ni une ni deux, il attrape le bout de sa pelote de laine. En le tirant derrière lui, il sort de son appartement, traverse le palier, descend les escaliers, s'arrête devant la porte de la voisine du dessous, une petite vieille qui a bien du mal, et l'attache à sa poignée. Il fait passer le lien par le logement de l'autre petite vieille qui a aussi bien du mal, puis remonte chez lui, accroche l'autre bout de la pelote à sa propre porte. Son lien social ainsi établi, il rentre chez lui.
    — Ben voilà, c'est pas si difficile de tisser du lien social, se dit-il, fier de lui.

    Quand, trois minutes plus tard, il entend du bruit, une genre de roulement sourd assorti d'un cri aigu, en provenance de la cage d'escalier, il est saisi d'un mauvais pressentiment. Aussi discrètement que possible, il entrebâille sa porte, en défait le lien que, hop, ni vu ni connu, il envoie par-dessus la rampe, et la referme aussitôt sans s'attarder sur les geignements qui se propagent des étages inférieurs. Il ne manquerait plus que sa bonne action lui occasionne des soucis.


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