• Lucien refait le match

    Lucien refait le match

    Le jour décline. Lucien, à sa table de travail, joint avec précaution les ailes du dernier modèle qu'il s'est offert, la Ferrari 559 GTO, à son armature. La maquette calée entre son pouce et son index, il assemble tranquille les pièces de plastique, quand une clameur soudaine et tonitruante le fait sursauter et presser un peu trop fort la carrosserie qui se disloque sous ses doigts.
    — Oh, zut, zut, se lamente-t-il.
    Il abandonne son jouet tout foiré et se dirige vers la fenêtre ouverte, à l'affût d'une explication à cette explosion sonore intempestive. Il regarde dehors : rien. Pas un chat. Le calme plat. Il s'étonne. S'interroge.
    — Bah !

    Quelques minutes plus tard, Lucien encore contrarié par cette mésaventure et en quête de réconfort inspecte son réfrigérateur, en tire sa bouteille de Yop. Il la débouche, boit au goulot… au moment même où fuse une deuxième clameur suivi d'un raffut du diable. Le malheureux avale de travers et renverse du liquide sur son menton et son tee-shirt fétiche.
    Sans prendre le temps de se nettoyer, il se précipite sur le palier de son appartement. Mais que se passe-t-il donc ? Et s'enquiert auprès du voisin du dessus, qui dévale, hilare, les escaliers.
    — Qu'est-ce qu'il y a ?
    L'autre, sans s'arrêter, le considère, incrédule.
    — Comment ça : qu'est-ce qu'il y a ?
    Il hausse les épaules et poursuit son chemin en entonnant : « On est les champions, on est les champions ! »

    Alors que dans la rue, les hurlements, les coups de klaxons, les sirènes, redoublent, Lucien qui a enfin décelé la cause du tintamarre, téléphone à son pote Max.
    — Tu sais, il y avait match, aujourd'hui, crie-t-il afin de couvrir le bruit ambiant.
    — …
    — Oui... euh... moi aussi...
    — …
    — Ah… euh... oui ! Tu sais comment je pourrais le revoir, j'ai été un peu dérangé pendant le match ?
    — …
    — Ah… Merci… D'accord !

    Le soir suivant, à peine le livreur de pizzas décampé, Lucien se jette sur son canapé, s'arme de sa Napolitaine parce qu'il aime bien les anchois et, affalé face à son écran, nombril à l'air et une touffe de poils pubiens en étendard, lance le replay. Tendu, inquiet, il se ronge les ongles et la pâte. S'exclame à la moindre agression de l'adversaire, vitupère contre les décisions hasardeuses de l'arbitre, s'indigne face aux tricheries des mauvais joueurs. La bouche pleine, il exhorte son équipe, les conseille, « mais vas-y », « cours », « plus vite », « joue », « là-bas, il est tout seul », se rabat sur ses chips, s'en gave pour se rassurer, descend sa troisième bière, rote, se gratte les couilles, jure, « putain de putain » et à la fin, enfin libéré, laisse éclater son bonheur.
    Il court à sa fenêtre et hurle : « On est les champions, on est les champions. Ohé, ohé, ohé ! Qui ne saute pas n'est pas mou... euh, champion ! Hop, hop ! Et un, et deux... Lalala lalala... »
    Dans la rue, une à une, les fenêtres des immeubles s'éclairent. Des voisins fatigués, qui voudraient bien récupérer un peu et reprendre des forces en prévision du prochain tour, se penchent pour identifier l'origine du ramdam, alors que Lucien tout à sa joie d'avoir gagné, continue de la manifester et se fait ainsi repérer.
    — Oh, tu vas la fermer, ta gueule !
    — T'arrêtes ton bordel, connard !
    Jusqu'à ce qu'il prenne un seau d'eau sur la tête…

    Lucien, douché, ne comprend plus rien : « Ben quoi ?!!! »


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