• Lucien en pleine conscience

    Lucien en pleine conscience

    Lucien, lui aussi, aimerait atteindre la pleine conscience. Il lui est déjà arrivé de l'avoir bonne, parfois mauvaise et elle avait, dans ces cas-là, un goût un peu amer qui subsistait des heures dans sa bouche et l'empêchait de dormir. Comme cette fois où il avait craché dans la soupe et que ça lui était resté sur l'estomac. Mais la pleine conscience, aussi profond qu'il sonde sa mémoire, il ne l'avait jamais approchée. Il s'en serait aperçu s'il l'avait côtoyée. D'une manière ou d'une autre, elle aurait fini par lui peser. Et au bout de quelques jours, sous son poids, éreinté, il aurait été contraint de la vider, de la même façon qu'il vide son cœur quand il en a gros dessus et qu'il ne peut plus faire autrement que de percer l'abcès, histoire de souffler, de s'éponger le front et de recouvrer quelques forces. Non, il a beau se creuser la tête – et c'est bien dommage car c'est autant de travail supplémentaire qu'il se donne, pour combler le trou et rattraper le coup. Sauf à reconnaître que, de même que l'on recule pour mieux sauter, l'on peut aussi creuser pour mieux remplir... à condition, évidemment, que le tonneau ne soit pas percé – donc, disait-on, il a beau se creuser la tête, il ne se souvient pas d'avoir jamais joui d'une conscience pleine. Ça ne doit pas être plus compliqué que d'avoir le ventre plein, estime-t-il. Il réfléchit et rien que ça, il le sent, contribue à la réalisation de son objectif. Il réfléchit tant et si bien que son ventre continue à l'inspirer. Il se rappelle la théorie des flux et tire la conclusion que pour l'avoir pleine, il faut la remplir jusqu'à ce qu'elle déborde. Ben ouais. Quand il songe à tous les livres qu'on édite sur le sujet, alors que ça se résume à des problèmes de baignoire... il se dit qu'il y en a qui occupent le terrain et les rayonnages avec pas grand chose et surtout du vent.
    — Mmouais.
    Lucien est content. Il a trouvé le mode opératoire, très vite bute sur les moyens. Avec quoi la faire déborder, sa conscience ? Il se tord les méninges, cherche et sue, ce qui n'arrange pas ses affaires. Il tente la manière forte, se verse une carafe d'eau dans l'oreille, puis de bière parce qu'il en a déjà éprouvé les effets sur son bide. Cependant, sa conscience demeure imperméable au procédé, si bien qu'il se résout à plonger dans la littérature consacrée et à s'abreuver à la source des spécialistes. Ils ont peut-être des techniques à lui apprendre, finalement. Il choisit celui dont la vacuité du regard lui semble la moins prononcée et lui prête son attention afin qu'il y verse son enseignement. Ce sera toujours ça de pris et de moins à glaner pour bourrer la coupe. Il écoute, s'étonne un peu. Le bonhomme se révèle un adepte de l'épuration, du récurage et de l'assainissement. Il préconise de libérer son esprit, de faire le vide, de ne penser à rien. Bizarre, se dit Lucien. Faut faire le plein en faisant le vide. Mais comme il n'est pas contrariant, il s'exécute. Il s'exécute d'autant mieux que penser à rien, il sait faire, que tout à coup la tâche lui paraît nettement plus aisée. Deux secondes lui suffisent. Et de s'apercevoir que, depuis toujours, il pratique la pleine conscience sans le savoir...


  • Commentaires

    1
    Danielle
    Lundi 19 Mars à 20:35

    ... comme M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir !

     

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