• Au bout de sa dix-huitième mort, Janka songea à la dix-neuvième et en y songeant, elle advint.

    La 19ème mort de Janka


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  • Janka laissa tomber la nuit à ses pieds. Alors qu’elle dégoulinait sur le carrelage, le constellait au fur et à mesure de sa progression, il décida de ne pas la ramasser. Le moment était venu d’en terminer. Il tâtonna entre les murs, à l’aveugle remonta le couloir. Ses mains glissaient sur des aspérités inconnues, les paumes écorchées par les pointes effilées d’étoiles traîtresses. Il avait vu bien des hommes se fracasser à cet instant contre des récifs imaginaires, happés par la marée des souvenirs montants, et sombrer dans des abîmes de regrets. Janka ne regretta rien. Pas même la tiédeur des girons de rencontre. Pas même le poids des corps précaires. Il avait fait ce qu’il fallait. Ce qu’il avait pu.
    Il avança. Pas après pas, se délesta de ses peaux successives. Les oripeaux se disséminèrent derrière lui, absorbés dans la masse noire. Il atteignit la porte, la poussa.

    La 1ère mort de Janka


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  • De tous les parasites, Janka était le plus invisible. Il se fondait si bien dans le bitume qu'il fallait se pencher et coller son nez au-dessus de sa trace pour noter sa présence. Ses membres agglomérés au substrat granuleux conféraient à la nappe visqueuse un relief à peine perceptible. Des ondulations de surface qui renvoyaient à un paysage disparu, fait d'alvéoles, de pentes douces et de rondeurs consolantes. Janka rampait à l'abri des regards et tentait de s'extirper de l'entrave gluante.
    Quand il atteignit le bout de la bande noire, il crut toucher au but. Les liens se desserrèrent ; la piste s'amollit. Il se contorsionna, dégagea un bras puis sa tête. S'adossa au replat des tumeurs en formation. Des convulsions soudaines l'empêchèrent de s'y agripper. La langue se rétracta, s'enroula autour de lui, déferla.

    La 18ème mort de Janka


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  • La 21ème mort de JankaElle avait trois cœurs en pendentif qui caressaient son nez lorsqu’elle se penchait au-dessus de son front et embrassait ses cheveux. Janka faisait semblant de dormir. Elle se redressait et tandis que les cœurs balançaient leur ombre sur ses paupières, elle lui effleurait la joue du bout de ses doigts, qui étaient toujours froids. Ce contact-là, il l’aimait moins ; alors, il ouvrait un œil. Elle choisissait ce moment pour plaquer sa bouche contre la sienne et insinuer sa langue entre ses lèvres. Il la laissait explorer sa cavité, se lover dans ses recoins. Quand il en avait assez, il la mordait. Son corps se raidissait. La douleur contractait ses membres, sa peau, jusque sa langue qu’elle ne retirait pas, d’où s’écoulaient trois gouttes de sang, qui lui donnaient envie de vomir. Il la repoussait. La harpie hurlait et s’enfuyait à travers les quatre murs de sa chambre. Il se levait, courait à sa poursuite. Sur le rebord de la fenêtre, il hésitait à sauter. Il ne la voyait déjà plus.
    Janka crachait sa bile dans le lavabo. Sa salive dégoulinait en filament rouge, s’entortillait autour de la bonde, se dévidait le long de la canalisation. Il glissait sa main à l’intérieur, puis son bras, enfin lui tout entier. Et chutait d’une centaine de mètres, ricochait d’une paroi l’autre. Le voyage ne durait pas longtemps. Il débouchait dans le méandre d’une rivière qui lui rappelait la mer au temps où elle était torturée. Le soleil dardait ses rayons mous. La surface blanchissait et les reflets de la lune s’accrochaient aux élodées. Janka ignorait pourquoi il nageait là. Se demandait s’il avait pris la bonne direction. Il tentait de remonter le courant mais la rumeur enflait, l’attirait vers la ville. Si bien qu’il arrivait poings liés, tête basse, au pied d’un mirador. On le jetait aux oubliettes d’un désert gris. Il criait, tapait sur le carrelage qui résonnait en criblant ses tympans de sons poisseux. Il les extirpait du fond de sa gorge, les lançait contre les barreaux, s’épuisait en vain. Dans la cellule, personne ne l’entendait, pas même les rats qui grouillaient au creux de son ventre, qui se foraient un passage à travers ses orifices. Il préférait leur céder le terrain.
    Les oreilles des rongeurs frétillaient quand ils lui parlaient et leurs vibrisses traduisaient son désarroi. Il ne comprenait rien. Acquiesçait néanmoins du menton, bombait le torse, courbait l’échine. Peine perdue, ils se lassaient de ses dévotions et renonçaient à lui indiquer la route. Janka était contraint de ramper dans le sable sans savoir où creuser. Il s’accrochait à la queue d’un scorpion numéro 1, d’un scorpion numéro 2, dévalait les pentes d’une dune jusqu’à un oasis où il la retrouvait enfin. Elle recousait sa langue avec du fil de mygale, qu’elle débobinait d’une toile de tente tendue, déformée par le poids de ses proies piégées. Tandis qu’il approchait, elle paniquait. Elle ne l’attendait pas, n’était pas prête à l’engloutir. Délicat, il se retournait afin de ne pas la gêner, la laissait s’apprêter. Elle ne perdait pas de temps, se déshabillait dans la fente de son crâne, élargissait les fossés d’où suintaient des bruits de succion. Perplexe, il mesurait la longueur de son sexe. Il en attrapait des suées qui n’avaient que peu à voir avec l’étuve au centre de laquelle elle le serrait contre elle. Elle l’enlaçait ou c’était lui qui l’enlaçait. Leurs jambes nouées, il bavait sur ses seins, alors que les trois cœurs en pendentif roulaient par terre. Elle effeuillait leur verge qui valsait dans ses entrailles. D’un bord à l’autre, au point de lui décoller les rétines et de le rendre à la fétide marée. Il essayait de se retenir. Ses doigts qui couraient le long des racines ne lui rendaient pas la tâche aisée. Il la plantait malgré tout, s’agrippait à ses hanches, les repoussait, incurvait la cambrure de ses reins. Sous ses ongles, l’écorce se délitait. Il écorchait un grand arbre grimaçant qui les flagellait de ses ramures et volait leurs soupirs. Le poison se répandait dans ses veines. La sève suintait par leur vagin. Il redoutait le moment où sa peau s’effriterait, où sa chair à vif, elle sucerait la moelle de ses lésions internes. Il errait sur les lisières d’un dédale dont elle colmatait les issues. Janka était cerné. Il sombrait, s’endormait.
    Ses trois cœurs en pendentif caressèrent son nez, lorsqu’elle se pencha au-dessus de son front et embrassa ses cheveux.

     


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  • La 7ème mort de Janka

     

    Sur le rivage, les dernières traces de la vie d’avant s’échouaient vomies par les vagues. Parmi elles, Janka, craché dans un jaillissement d’écume, enfonça ses doigts dans le sable rouge, s’agrippa au paradis promis. Il s’extirpa douloureusement de la gangue glacée, rampa vers la petite falaise ocre dressée en rempart face à la mer. Avant de l’atteindre, épuisé, il roula sur lui-même et ouvrit ses bras au firmament. Il respira. Son souffle se mêla au vent qui l’accueillait. Il le huma, lui trouva un goût de rémission. Il avait réussi.
    Janka frissonna, s’aperçut qu’il grelottait. Il renonça à l’étreinte du ciel, se souleva avec difficulté. Les jambes flageolantes, il rejoignit en titubant les premiers escarpements, les gravit malgré ses membres tétanisés, malgré la paroi qui s’effritait, la terre qui se refusait, et finit par accéder au septième cercle de barbelés. Là, deux garde-éden le prirent sous leur aile et l’escortèrent jusqu’au camp purgatoire.


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  • La 4ème mort de Janka

    Janka regarda par-dessus son épaule. Ils étaient encore trois à le suivre sur la dune qui s’étirait depuis l’entrepôt. Le soleil dégorgeait sur leur tête de brûlantes nappes d’acide rouge, qui coulaient le long de leur corps en y creusant des sillons noirs. À chacun de leur pas, volaient des nuages de cendre et roulaient des billes de métaux calcinés. Il n’avait pas beaucoup d’avance.
    Il huma l’air saturé en carbone contaminé, s’épongea le front de sa manche en loques et cessa de tergiverser. La ligne de crête s’empalait dans l’horizon bouché. Mieux valait le fond de la vallée dévastée et ses cavités possibles. Il s’élança, dévala la pente vitrifiée. Sa chute dura trente interminables secondes, au cours desquelles il sentit l’acier des forges enterrées lui entailler la peau en profondeur. Il arriva scarifié et ensanglanté sur les bords du fleuve éteint et mesura son avancée. Ils étaient toujours à ses trousses.
    Janka renonça à fuir. Il avisa un tronçon éventré de pipeline, s’assit dessus. Il souffla sur ses plaies pour les panser, ne parvint qu’à les aviver. Au moment où les traqueurs le rejoignirent, il se demanda comment il s’en sortirait, cette fois.
    Le premier ne lui fournit pas la réponse. Il posa sa main sur son épaule décharnée, lui ordonna de les accompagner en indiquant du doigt la direction à suivre, qui remontait le cours du fleuve vers un mirador tendu entre deux falaises enluminées de débris phosphorescents. Janka n’y consentit pas. Il se rétracta, tant et si bien qu’il échappa à l’étreinte du soldat. Il fila entre ses doigts et, se recroquevillant encore, s’aggloméra en une motte glaireuse de chair qui s’infiltra par l’une de ses innombrables brèches à l’intérieur du pipeline délité. Il se laissa glisser. Au fond de la canalisation, stagnaient des flaques visqueuses de bitume fondu dans lesquelles il s’enlisa.


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  • La 13ème mort de Janka

    Janka regardait d'un air dégoûté ses mocassins en peau de rat. Les chaussures ne résisteraient pas longtemps aux gravats. Il le déplorait, quand Clémence lui tendit le menu du jour. Il accepta l’assiette, renifla les saucisses lentilles et montra ses pieds à la bénévole.
    — C’est pas adapté !
    La bénévole s’étonna.
    — De quoi ?
    — Les grolles, elle sont pas adaptées, précisa-t-il.
    Elle haussa les épaules. Qu’y pouvait-elle ?
    — C’est pas moi qui m’occupe de ça.
    Elle pointa le menton en direction des camions qui s’effilochaient à droite, accrochés aux barbelés.
    — Va voir par là.
    Il en venait, de là ! Des heures à y marchander son sursis. Il ne jugea pas utile de l’en informer ; changea de conversation.
    — C’est tout ? demanda-t-il, en trempant son index dans la sauce.
    Il prendrait bien une louche supplémentaire. Tous les jours, il prendrait bien une louche supplémentaire.
    — Allez, sois gentil, Janka !
    Il y avait de la lassitude dans la voix de la femme, une telle résignation que Janka déduisit qu’elle n’y croyait plus. Il y mettait du sien, pourtant ; il respectait les consignes, jouait sa partition avec constance et application. Il n’insista pas, l’abandonna à son service. Derrière lui, Dof attendait son tour.
    — Je t’aime, la salua-t-il et il s’éloigna du van.
    Il sentit les regards de Clémence couler le long de son dos, tracer des points d’interrogation sur la polaire élimée qu’on lui avait attribuée. Il savait qu’il ne la reverrait pas, n’était pas persuadé qu’elle en savait autant. Il avisa un parpaing en face du bloc numéro 6, s’assit. Dof le rejoignit avec sa portion.
    — C’est bon ? l’interrogea-t-il.
    Janka haussa les épaules. Il y avait longtemps qu’il ne se souciait plus de savoir si c’était bon ou pas. Néanmoins, il répondit oui. Comme d’habitude. Il se poussa pour que son compagnon s’installât à ses côtés et avala une nouvelle cuillerée. Dof entama à son tour son repas.
    — C’est dégueulasse, commenta-t-il.
    Janka acquiesça. Comme d’habitude. Il ne comprenait pas pourquoi Dof persistait à donner son avis. Le laissait dire. Il se demandait plutôt où échouerait Clémence, après ça. Si elle aurait des ennuis. Il l’observa derrière son comptoir. Elle raclait le fond de la marmite, remplissait des gamelles de son liquide brunâtre et jetait des coups d’œil dans sa direction. De là où il se trouvait, il voyait sa poitrine tressauter en cadence avec les va-et-vient de sa louche. Il se représentait le durcissement de ses tétons, excités par leurs frottements contre le textile de sa blouse, une matière aussi rêche que sa langue. Il tâcha de ne plus y penser, se détourna. La porte du bloc numéro 6, devant lui, se substitua à l’image des seins et attira son attention. Elle branlait. Du coude, il alerta Dof ; d’un coup de tête, lui désigna les murs qui palpitaient.
    — C’est Bazouf !
    Janka sourit. Bazouf se réveillait ! Et déjà, volaient à travers le camp les chevaux de vent arrachés aux miradors. La poussière accompagnait les détritus dans leur tour de guet. Des cailloux roulaient, emportaient des morceaux de tôle ondulée dans leur sillage. Clémence rabattit son store métallique, ferma la cantine. Janka se dépêcha de terminer sa ration, avant que Bazouf s’en chargeât. Il engloutit le dernier morceau de saucisse congestionné et se redressa. Dans un geste de défi, il brandit son assiette, la lança. Bazouf l’expédia jusqu’au bloc numéro 7, la fracassa contre un poteau planté de travers, autour duquel une corde était entortillée ; le corps séché et réduit du dernier fugitif désigné de la zone y pendait encore. Des débris allèrent se planter sur la plate-bande de terre qui délimitait le territoire des voisins et dispersèrent des éclats de lumière au-delà de leurs lignes brûlées.
    — T’aurais pas dû faire ça, intervint Dof.
    Il n’aurait pas dû. Il s’en moquait. Que cela pouvait-il changer, maintenant ? Il tendit sa cuillère à son compagnon. Dof s’en saisit, n’eut pas le temps de le remercier. Arc-bouté contre Bazouf, Janka s’était élancé à l’assaut de l’allée verticale, la remontait déjà.
    Il longea le véhicule atrophié de Clémence. Aperçut ses yeux derrière un hublot enrubanné de gros scotch. À peine les vit-il qu’il le regretta. La vitre explosa et Bazouf s’en empara. Janka bondit sur les orbites propulsées, s’accrocha à leur trajectoire. Des larmes suintèrent des prunelles. Elles lui tailladèrent les paumes et les poignets, vitrifièrent sa volonté. L’écorché pria pour que le supplice finît.
    Ainsi à la traîne, il dépassa les frontières du camp. À cheval sur la queue de la comète, il franchit son horizon calciné et hérissé de barres enluminées d’étincelles. Une étendue de décombres se déploya. Bazouf cessa de souffler. Janka chuta.
    Il se ramassa sur un amas de déblais. Malgré sa peau brûlée par les perles lacrymales de Clémence, il chercha dans les cendres les globes incendiaires. Il remua la terre ; ne les trouva pas. Il creusa encore, renonça. La bénévole s’était dissoute. Il fallait se résigner à sa perte. Il s’assit alors et contempla le désastre. Autour de lui, le champ de son évasion s’étendait à perte de vue. Il ne distinguait pas le camp mais savait qu’il n’était pas loin, caché par un mirage, par l’une des innombrables colonnes de sable qui contorsionnaient le décor. Il devait faire semblant de le fuir pour que les autres à ses trousses puissent aussi faire semblant de le traquer. Conformément à la règle. Selon la répartition des rôles.
    Il considéra ses mocassins en peau de rat, qui se délitaient déjà. Bazouf souffla sur les braises. Les mocassins lui rongèrent les pieds et s’échappèrent en couinant.
    Quand ils l’attrapèrent, une corde lui avait poussé autour du cou et il se balançait au gibet du bloc numéro 6. Il semait à la volée des mandragores sur le sol pouilleux et se demandait ce qu’il y avait derrière la grande enceinte en béton ardent, qui entravait la marche de Bazouf. Janka rêva que c’était la mer, puis il se racornit.


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